mercredi 20 mars 2013

L'éthique sociale au coeur des conférences de carême

Revenons aux conférences du carême 2013 à Enghien, qui se sont terminées hier par les deux témoignages de Thierry Noesen et Bruno Gilain, le premier directeur d'une entreprise dans le zoning de Ghislenghien (Belvas), le second responsable d'une grande ASBL (Convivial) qui s'occupe de l'insertion socio-professionnelle des immigrés.  Les conférences avaient pour thème général "Chrétiens dans la crise économique". Il s'agissait de s'interroger sur le mode de présence que les chrétiens peuvent avoir pour signifier leur foi dans les réalités socio-économiques de "crise" que nous traversons. Ils ont pour cela avec eux la sagesse d'une parole  aussi ancienne que l'Evangile, qui leur prescrit de mettre au centre ceux et celles que les systèmes d'enrichissement rejettent aux marges : l'enseignement  "social" de l'Eglise catholique, en particulier depuis Léon XIII, rappelle avec des précisions surprenantes ce qui leur vient de Jésus lui-même, de son enseignement et de sa résurrection, dont c'est aujourd'hui encore l'une des formes majeures d'attestation. Etre relevé de la mort avec le Christ, c'est en effet aussi être restitué dans sa dignité humaine à part entière, ce qui suppose un travail honorable, un salaire suffisant, la vie dans un monde où les biens et les richesses sont mieux répartis, etc. J'ai eu l'occasion de rappeler cela lors de la première conférence, avec l'impression que cet enseignement n'était guère explicite (ou même connu) chez nous.
La crise, cela dit, est profonde. Profondes, les injustices et les inégalités. Durables, les cassures qui nous séparent des "golden sixties" pour lesquelles la croissance semblait sans fin, l'enrichissement permanent, et l'Europe en construction, un Eldorado. Jean-Jacques Viseur, avec lucidité, a brossé les traits de notre planète à l'économie mondialisée, des traits qui ne sont pas roses : il va falloir se retrousser les manches pour restaurer partout la dignité humaine bafouée, et les chrétiens, disait-il, ont évidemment leur rôle à jouer, dans leurs communautés, un rôle de signe, de signal,  de rappel, de sensibilisation, d'aiguillon...  Finie, une vie chrétienne qui se résumerait  à des messes où l'on consomme du ron-ron!
Hier soir, donc, deux témoignages nous encourageaient ; le premier, venu du secteur marchand et le second, du non-marchand. L'un et l'autre, avec au fond beaucoup d'accointances entre les deux, montraient qu'il est possible, chez nous, dans cette région, de relever ces défis sociaux à partir de convictions communautaires et chrétiennes. Qu'il est possible de développer l'activité économique en respectant l'environnement, la santé des consommateurs et des producteurs, le commerce équitable, le niveau de salaire des employés et ouvriers, l'ambiance de l'entreprise. Qu'il est possible d'accueillir des réfugiés en nombre relativement élevé, du moment qu'ils sont légaux, en les rendant participants de leur propre insertion, pourvu qu'on y mette l'écoute, l'accueil, la persévérance, le suivi suffisants. Dans les deux cas, qu'il est possible de briser des tabous (genre : le patron n'est qu'un profiteur, en oubliant son rôle social, ou : les réfugiés sont d'autres profiteurs, en oubliant la détresse internationale qui les jette dans nos bras). Oui, il est possible, en ce temps de crise, de donner au monde des signes d'espoir et de fraternité.  C'est-à-dire, de faire son métier d'homme à la suite du Christ.
J'étais particulièrement heureux de ce que, le temps d'un cycle de conférences au moins, l'église d'Enghien redevienne ce qu'elle est aussi : un espace de débats, d'échanges, de formations et de convivialité où chacun, dans le respect de son cheminement, a sa place. Et où l'Eglise, avec un "E" cette fois, se construit comme une espérance concrète.
Comme me le faisait remarquer hier soir l'un des participants, la survenue, il y a une semaine, du pape François, les signaux par lui donnés jusqu'à présent du genre d'Eglise qu'il souhaite pour le monde, tout cela pouvait nous apparaître comme une confirmation romaine de ce que la direction prise chez nous est peut-être bien la bonne...
Merci à tous ceux, organisateurs, conférenciers, personnes assurant la technique et le service, qui ont contribué à ce moment intense dans notre itinéraire du carême.

dimanche 17 mars 2013

La joie du dimanche

Il y avait de la joie dans l'air, ce matin, lors des deux eucharisties que j'ai présidées à Labliau et à Silly. Des assemblées nombreuses, remplies de familles, de jeunes et d'enfants, une volonté palpable de fraternité, un petit-déjeuner servi à Labliau qui réconfortait bien les participants, bref déjà quelque chose de la douceur de Pâques dans ce cinquième dimanche du Carême. La beauté du texte de Jean y était pour beaucoup, cette rencontre entre "la misère et la miséricorde", comme dit Augustin en commentant le récit de la femme adultère. Cette conviction que nous n'avons rien d'autre à présenter au monde - mais que ça, oui, nous le lui devons.
Pour parler comme Claudel, "tout le reste, pfuit! on se mouche, et c'est fini!"

vendredi 15 mars 2013

Une leçon de journalisme : le Père Lombardi

A peine élu, les casseroles supposées du nouveau pape : Golias donne le ton, la RTBF suit, François aurait été pratiquement un inspirateur de la Junte argentine.
Reprenons donc les faits :
- il n'a jamais été inculpé;
- il a été une seule fois entendu comme témoin, ce qui est tout à fait normal;
- faut-il dire qu'il n'a, évidemment, jamais été condamné;
- l'Argentine n'a jamais fait d'objection à sa nomination comme évêque ni à son élévation au cardinalat;
- la Présidente de l'Argentine va venir à sa messe d' "inauguration" mardi prochain, ce qu'elle ne ferait probablement pas si elle le considérait comme un complice de causes criminelles dans le passé de son pays, d'autant qu'elle n'est pas particulièrement branchée sur l'Eglise catholique. Je note aussi, au passage, qu'elle a été l'une des premières à féliciter François de son élection, en disant tout le bien qu'elle pensait de lui, et qu'il pourrait maintenant multiplier partout dans le monde.

     Le P. Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, a rappelé cela, qui devrait servir de leçon aux journalistes trop pressés d'annoncer, pour des raisons sans doute idéologiques plus qu'autre chose, de fausses nouvelles,  sans vérification de leurs sources - ce qui est une carence  professionnelle fréquente, en particulier chez nous. Et en particulier en ce qui concerne la foi catholique. Etrange, non?

(J'ajoute, en biais, à ce propos, que la photo fugitivement publiée puis retirée par "Le Soir", notre grand quotidien, montrant l'actuel pape qui donne la communion à Videla, s'est avérée un faux assez grossier : comme sérieux de l'info, ça se pose un peu là, non?)

mercredi 13 mars 2013

Une belle journée

Certaines journées sont belles, bénies de Dieu.
Alors il faut le dire, et en rendre grâce!
A la messe, ce matin, nous avons prié pour l'élection du pape, et je trouvais que la prière était fervente. J'avais revêtu la chasuble rouge, pour l'invocation à l'Esprit : oh, que Dieu donne au monde, à ce monde difficile, tel que décrit hier sans complaisance mais avec tellement d'esprit, et finalement, d'espérance, par l'ancien Ministre Viseur dans nos Conférences de Carême, qu'il donne au monde, oui, un élan, enfin! Nous sommes tellement désespérés, tellement tristes!
J'ai ensuite reçu longuement  un homme encore jeune, marié, père de famille, très préoccupé de sa vie spirituelle : et je trouvais que son approche, alors que c'est par ailleurs quelqu'un de très actif dans la vie professionnelle, était très juste, très droite, très intelligente - des années, me dit-il, qu'il n'arrive pas à trouver quelqu'un pour échanger avec lui à ce propos. En tous cas, nous, nous aurons parlé, et parlé vraiment de et sur  l'essentiel,  et nous nous sommes promis de nous revoir.
Le temps passait tellement vite avec lui que j'ai presque dû le mettre à la porte pour ne pas être trop en retard  au déjeuner - chez des amis, avec leurs petits-enfants, avec leurs querelles de vieux (c'est-à-dire, de jeunes) amoureux, avec leur délicatesse : quel délicieux (à tous égards) moment d'humanité, de simplicité, de gentillesse. Comme c'est "cela", la vie, la vraie vie, comme je les remercie d'être ce qu'ils sont!
Deux autres rendez-vous plus tard, la télé s'agite et il faut aller faire sonner les cloches à l'église : Habemus papam!
Je ne sais pas encore qui est l'élu lorsque je rejoins des confrères avec lesquels un dîner était prévu de longue date, ici à Enghien - mon confrère tant apprécié le curé de Herne, mon "voisin" en quelque sorte avec lequel nous avons tant à partager, et Mgr Cosijns, le secrétaire de la Conférence épiscopale, qui a ses racines ici à Enghien, et qui est toujours pour moi d'une grande amitié, d'une grande délicatesse.  La nouvelle tombe pendant le dîner : c'est Mgr Bergoglio qui est élu pape. Plutôt mal connu, on apprend vite (les réseaux, les i-phones,  et compagnie, secrétaire de la conf. épiscopale aidant, qui est tout de même très branché sur le Vatican) toutes les qualités de cet homme. Tout ce qu'on finit par savoir du futur "François Ier" nous indique que  c'est évidemment le meilleur choix : son passé et son présent d'archevêque des pauvres en Argentine, son prénom pontifical, son inclination profonde devant le peuple de Rome assemblé.
Certaines journées sont bénies.
Vraiment.
(PS. Je ne veux pas prétendre avoir été prophète. Mais : dimanche dernier, dînant avec mes confrères de cours d'ordination, au petit jeu de savoir quel prénom pontifical nous choisirions si nous devions être élus "papes", j'avais dit sans détour que le plus indiqué des prénoms serait "François". Mes confrères peuvent témoigner...  Hein? Bon, maintenant, je me rendors et ne voudrais pas en tirer gloriole...)

samedi 9 mars 2013

Les cardinaux et leur conscience

Certains me disent, après avoir lu le dernier message de mon blog : "Vous voilà bien sévère avec l'Institution." Ben oui, évidemment : pour rappel, les Cardinaux se préparent à désigner  ce que l'on nomme parfois "le Magistère suprême de l'Eglise", qui, au nom de la loi naturelle, entend bien rappeler aux gouvernements en place la suprématie de l'éthique universelle sur les législations parlementaires.
Le moins que l'on puisse demander, à ceux qui vont élire comme à celui qui sera élu, c'est d'être eux-mêmes  clean du point de vue de leur  conscience morale, non? Ou alors, de renoncer...
Il y a des évidences qui, à force d'être comme le nez au milieu du visage, ne se remarquent plus.
Moi je veux bien faire confiance à l'Institution ecclésiastique, demander à mes ouailles de faire de même, vivre avec elle dans l'obéissance de la foi, etc., mais je souhaite que ce soit dans une certaine cohérence d'intelligence, de doctrine,  de morale et, finalement, de bon sens. Il est grand temps.
Ok?

jeudi 7 mars 2013

Sur "Le silence des Eglises"

J'ai regardé hier soir la diffusion du téléfilm "Le silence des Eglises", qui traite de la pédophilie de certains prêtres dans l'Eglise catholique durant ces cinquante dernières années. Je reste partagé sur l'opportunité de cette œuvre : non pas parce qu'elle pourrait blesser l'honneur ou la réputation de l'Institution (de ce côté-là, comme dit Saint-Simon que j'ai cité dans un post précédent, "il y a maintes années qu'il n'y a plus rien à perdre" - hélas!), mais parce que la souffrance épouvantable des victimes en est peut-être ravivée. Si cela les pousse à demander la reconnaissance à laquelle elles ont droit, financière ou autre, alors peut-être est-ce un bien...
Pour ce qui concerne "l'honneur perdu de l'Eglise catholique", ou du moins de "l'Institution", certes cela me blesse, mais je crois que c'est une purification franchement nécessaire, trop longtemps différée et du reste loin d'être achevée.
Ceux des Cardinaux  qui savent en conscience avoir couvert des faits aussi odieux - et au fond, ils sont les seuls à le savoir vraiment, tant qu'ils n'ont pas été condamnés par la justice civile - ces Cardinaux, dis-je, devraient d'eux-mêmes renoncer non seulement à être élus au Souverain Pontificat, mais même à être électeurs : du point de vue de la simple morale, cela va de soi!
Personne ne reprochera jamais à l'Eglise d'être pécheresse - elle l'est depuis toujours. Mais ce qui est insupportable,  c'est que, mise face à son péché, elle se prétende impeccable, par souci de sauver des apparences, pour la sauvegarde prétendue d'un "plus grand bien", ou simplement par arrogance, pour continuer à faire la leçon à tout le monde, comme si elle n'était pas la première à devoir être réformée.
On me permettra de citer ici, de citer encore, dans ces moments terribles que traverse l'Eglise (mon Eglise, notre Eglise), ces mots du cher Bernanos, parlant de l'Eglise, précisément, de l'Eglise espagnole en particulier aux temps de ses pires compromis avec la terreur franquiste :

"Je ne la souhaite pas parfaite (l'Eglise), elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l'autre monde; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes, l'entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on? Mais, parce qu'elle est toujours en cause. C'est d'elle que je tiens tout, rien ne peut m'atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d'elle m'a blessé au vif de l'âme, à la racine même de l'espérance. Ou plutôt, il n'est d'autre scandale que celui qu'elle donne au monde. Je me défends contre ce scandale par le seul moyen dont je dispose en m'efforçant de comprendre. Vous me conseillez de tourner le dos? Peut-être le pourrais-je, en effet, mais je ne parle pas au nom des saints, je parle au nom de braves gens qui me ressemblent comme des frères. Avez-vous la garde des pécheurs? Eh bien, le monde est plein de misérables que vous avez déçus. Personne ne songerait à vous jeter une telle vérité à la face, si vous consentiez à le reconnaître humblement. Ils ne vous reprochent pas vos fautes. Ce n'est pas sur vos fautes qu'ils se brisent, mais sur votre orgueil. Vous répondrez, sans doute, qu'orgueilleux ou non, vous disposez des sacrements par quoi l'on accède à la vie éternelle, et que vous ne les refusez pas à qui se trouve en état de les recevoir. Le reste ne regarde que Dieu. Que demandez-vous de plus, direz-vous? Hélas! nous voudrions aimer." (G. BERNANOS, Les Grands Cimetières sous la Lune, Gallimard, Pléiade, 1971, pp. 426-427)

"Ce n'est pas sur vos fautes qu'ils se brisent, mais sur votre orgueil"... Si la présente crise pouvait au moins un peu débarrasser l' "Institution" de cet orgueil, elle serait salutaire! Si je devais tenter de formuler ici le contenu de ma prière quotidienne pour le conclave à venir, pour le prochain pape et, globalement, pour l'Eglise, qui est ma Mère dans la foi, c'est ce vœu, inspiré de Bernanos, que je retiendrais.

samedi 2 mars 2013

Saint-Simon, encore, et l'honneur perdu...

Dans ma lecture continue des Mémoires de Saint-Simon, aperçu ceci, hier soir, tard, que je m'empresse de relever aujourd'hui pour en faire profiter le plus grand nombre. L'Auteur évoque un archevêque (de Vienne, s'il vous plaît), qui intenta en 1717 un procès infamant (procès perdu, en outre), et note : "La vérité est qu'il n'y laissa point son honneur, parce qu'il y avait longues années que, de ce côté-là, il n'y avait plus rien à perdre..." (SAINT-SIMON, Mémoires 1716-1718, Gallimard, Pléiade, VI, p. 486).

Hmm...
Comme cela relativise bien des choses,  en ces temps que d'aucuns pensent troublés!