mardi 29 septembre 2026

Le pape en France

 Nous sommes nombreux, j'imagine, à garder dans nos coeurs les images fortes de la visite pastorale de Léon XIV en France : foules innombrables, ferveur populaire, netteté et sérénité des discours, recueillement, etc. Il faudra très certainement de longs mois pour méditer encore sur les enseignements et les enjeux de ces quelques jours, sur les questions que cela pose, aussi.

La première question est à mes yeux  la suivante : d'où vient cette ferveur populaire, et spécialement celle des jeunes? N'est-ce pas, du moins pour une part, d'un grand désarroi devant les apories d'une société et de gouvernants qui n'ont guère de souffle, qui ne répondent pas aux aspirations profondes de l'humanité, alors que l'avenir semble à bien des égards menaçant?

Ensuite vient l'interrogation sur la place du religieux, des religions, dans des sociétés laïques, c'est-à-dire sur le type de définition qu'on a de la laïcité. Est-elle exclusive (le religieux hors du champ public, et donc relégué dans le privé) ou inclusive (comme le souhaite le pape, le religieux et ses diverses expressions à l'intérieur du champ public)? 

Le contenu, aussi, des propos du pape, est à travailler encore et encore : sa remarque pertinente (je m'étonne qu'elle en ait surpris quelques-uns, tant c'est un propos élémentaire) sur la différence entre le "légal" et le "moral". Il est tout de même évident que ce n'est pas une majorité parlementaire et démocratiquement élue qui dit le bien. Se pose alors la question des critères du bien... question infiniment complexe, mais nécessaire, pour traiter des sujets abordés : la protection de la vie humaine de son premier commencement à sa fin naturelle, l'accueil généreux des migrants et des réfugiés pour honorer toujours et partout leur égale dignité, le désarmement multilatéral et la considération que la paix est "un bien suprême", la protection des personnes fragiles, faibles, handicapées ou malades, la promotion de l'Union Européenne comme oeuvre de pacification. Que de grands sujets, que de pain sur la planche pour une méditation soutenue des chrétiens et de la société dans laquelle ils vivent!


dimanche 20 septembre 2026

"La magnifique injustice de l'amour"

 La liturgie de ce 25e dimanche ordinaire nous donne à entendre et à méditer cette incroyable parabole dite "des ouvriers de la dernière heure" (Mt 20, 1-16). Les deniers embauchés touchent à la fin de la journée le même salaire que les premiers, qui feront observer avoir eux, et en effet, "porté le poids du jour et de la chaleur". Mais... le salaire qu'ils touchent tous, les premiers comme les derniers, est et reste celui qui avait été convenu avec les premiers.

Le contexte est évidemment et d'abord celui de l'accueil des non-Juifs dans le salut promis par Jésus : les derniers venus, ce sont les "païens", promis par lui au même héritage que les "grands frères dans la foi, les frères aînés", comme les nommait le saint pape Jean-Paul II, nos frères juifs.

Mais la leçon est bien plus spirituelle encore : Dieu ne regarde pas à nos mérites pour calculer le salaire - ou le salut- qu'il offre à tous gratuitement, "par grâce", indépendamment des vertus accumulées. C'est qu'on ne saurait "acheter" ce qui est gratuit! La parabole pointe l'attention de l'auditeur vers la générosité du Père qui ne s'embarrasse pas de calculs et de comptabilités, mais donne tout, toujours, avec surabondance. Et c'est seulement la prise progressive de conscience de cette grâce qui est seule capable de retourner les coeurs et les vies vers ce Père de tout amour, et d'apprendre, en réponse, à rendre nos existences plus morales. La morale ne conditionne pas le salut. C'est l'inverse. 

Nous n'aurons jamais fini de nous émerveiller devant ce que la poétesse Marie Noël appelait si joliment "la magnifique injustice de l'amour" du Père. 

Rédigeant ces quelques notes, j'apprends par un coup de fil le décès d'Anne-Marie Hardy, née Cordier, la belle-mère d'Isabelle Pihart, secrétaire ici au Doyenné. Anne-Marie était une chrétienne exemplaire, soucieuse d'une vie spirituelle intense enracinée dans la prière, en même temps que d'engagements sociaux en cohérence avec sa foi. Elle s'est éteinte sereinement ce dimanche matin, vers 10h30, à l'âge de 90 ans, hospitalisée depuis quelques jours à Soignies et, comme vient de me le dire son fils, "pendant que sonnaient les cloches de la Collégiale"... Anne-Marie a été le témoin, au jour le jour, d'une foi qui s'émerveillait de la grâce et qui, si j'ose ainsi dire, "rendait grâce pour la grâce" dans sa vie de famille, sa vie professionnelle, sa vie paroissiale. En ce dimanche matin, c'est au Ciel qu'elle est partie célébrer le "festin des Noces de l'Agneau"!

lundi 14 septembre 2026

Martin, prêtre

 La cathédrale de Bruxelles était remplie de fidèles, hier dimanche 13 septembre après-midi. Elle était plus encore remplie de joie! Martin, frère bien-aimé que nous connaissons ici au Centre- Ville puisqu'il y vécu pendant plus d'un an en insertion pastorale, était ordonné prêtre par notre archevêque Mgr Terlinden. Vivre ainsi l'ordination d'un ami, pour le prêtre désormais âgé que je suis, c'est renouer avec la jeunesse de ma propre vocation, et cela n'est pas sans émotion. Le rituel est exemplaire. Il est prudent, d'abord : au début de la célébration, l'évêque demande aux responsables de la formation des prêtres si le candidat qu'on lui présente et qu'on lui demande d'ordonner en est "digne". La réponse n'est pas "oui" ou "non", mais précisément la suivante : "Ceux à qui il appartient d'en juger ont donné leur avis. En conséquence j'atteste qu'il a été jugé digne d'être ordonné"... On a pris beaucoup de précautions, recouru à beaucoup d'évaluations, opéré bien des discernements et le candidat dès lors a été "jugé digne". Mais l'erreur reste possible! (Je suis persuadé que, pour Martin, on n'est pas trompé!) Les geste, aussi, me rappelaient hier ce que j'ai moi-même vécu et reçu voici quarante-deux ans déjà : les mains imposées sur la tête par l'évêque puis les prêtres présents, la remise des ornements sacerdotaux, l'onction des mains, la remise par le Peuple de Dieu du calice et de la patène contenant le vin et le pain qui seront, au coeur de la journée du prêtre, offerts chaque jour pour devenir le Sang très précieux et le Corps ressuscité du Seigneur Jésus... Et puis, cette longue accolade par laquelle le nouveau prêtre est accueilli dans le presbyterium, car c'est ensemble, en frères unis à l'évêque, que nous portons en nous, et "dans des vases d'argile" comme ce fut rappelé, l'inestimable trésor que l'ordination nous confie.

Martin partira début octobre à Rome, où il poursuivra des études de maîtrise en théologie fondamentale à l'Université Pontificale Grégorienne - il y a des destinées plus sombres, et je l'envie un peu d'avoir ainsi le loisir d'approfondir encore et encore la théologie qui nourrit notre vie pastorale.

Aujourd'hui, je lui ai demandé de me bénir, et ce moment émouvant, vécu dans mon bureau, m'a comme ragaillardi, et peut-être même, qui sait, rajeuni!

lundi 7 septembre 2026

Kénose et mystique juive... Etty Hillesum, Simone Weil, Edith Stein

 Poursuivant mes travaux sur la kénose du Christ comme lieu essentiel de la Révélation de Dieu, je croise (ou plutôt je re-croise) les textes de quelques mystiques (appelons-les ainsi) juives contemporaines, parmi lesquelles Etty Hillesum. Certes, Etty n'a pas eu la vive conscience de la kénose "du Christ", mais elle a eu l'intuition d'un Dieu "kénotique", et cela parce qu'elle a vécu les affres et les tourments de la persécution anti-juive... Femme délurée, aimant la vie, cette Hollandaise a vu l'espace se rétrécir pour elle à mesure que s'imposaient les restrictions nazies : quartiers, puis parcs, puis commerces, puis rues interdits aux Juifs. Et, paradoxalement, son espace intérieur s'est agrandi et élargi pour accueillir en elle la contemplation de Dieu. Mais d'un Dieu lui aussi paradoxal : un Dieu faible, un Dieu qu'il faut, dit-elle, " aider", un Dieu dont l'attribut classique de toute-puissance se renverse, bref, un Dieu "de la kénose", du "vide de soi". Ce Dieu va constituer, et de plus en plus, l'horizon d'espérance d'Etty, jusqu'à sa déportation et son assassinat à Auschwitz en 1943, à l'âge de 29 ans. Voici un exemple de ce qu'elle ressent et écrit dans son "Journal" :

"Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qu'il est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les coeurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t'en demande pas compte, c'est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m'apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous..." (E. HILLESUM, Les Ecrits. Journaux et Lettres 1941-1943, tr. P. Noble, Seuil, 2008, p. 175.)  Nous voilà loin des idées de conquête ou de reconquête pour lesquelles on convoque quelquefois le Dieu des chrétiens...

J'ajoute que d'autres juives, autour des mêmes événements, développeront le même sentiment spirituel et des conceptions voisines, ainsi la philosophe Simone Weil (à ne pas confondre avec la femme politique française) et l'autre philosophe, Edith Stein, convertie elle au catholicisme et devenue religieuse sous le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix (aujourd'hui canonisée), également morte à Auschwitz. Que des femmes, juives, et confrontées au drame de la persécution nazie, aient développé ces points de vue, me semble important et digne d'analyse. Elles restent des lumières qui éclairent aujourd'hui encore la méditation théologique des chrétiens.