lundi 6 mai 2019

Plaidoyer pour une étudiante...

L'une de mes étudiantes est musulmane. Elle est mariée à un Palestinien arabe et musulman, professeur à Jérusalem dans l'enseignement spécialisé. Elle n'a eu jusqu'ici que des visas provisoires et renouvelables pour aller vivre avec son mari, situation d'autant plus difficile qu'elle va bientôt accoucher et qu'on lui refuse un visa définitif - elle avait pensé que tout cela serait réglé à la fin de l'année académique mais ces tracasseries administratives traduisent dans le concret les difficultés que l'Etat d'Israël fait de plus en plus pour certaines situations qu'il juge inacceptables  sur son sol…
Cette jeune femme est une étudiante brillante, qui se perfectionne en hébreu (biblique et actuel) et en arabe. Née en Belgique d'une famille "indifférente à la religion", comme elle le dit, elle a trouvé sa place dans le monde musulman le plus érudit, cultivé, raffiné, même -  et j'en suis vraiment heureux pour elle. Elle est passionnée de spiritualité et approfondit (notamment à travers mes quelques leçons) la spiritualité catholique occidentale. Elle est heureuse, dit-elle, de pouvoir vivre à Jérusalem, à côté de la vieille Ville, dans un endroit où elle entend en même temps sonner les cloches et retentir l'appel du muezzin…
Nous devons vraiment nous désencombrer des images pitoyables qui peuplent notre imaginaire lorsque nous réfléchissons à l'Islam, et au dialogue que nous pouvons avoir avec lui, comme chrétiens. Je plaide intimement et publiquement pour elle, pour que son enfant puisse naître en toute quiétude à Jérusalem, et qu'elle puisse vivre là-bas en paix avec lui et son mari… en continuant à mettre son intelligence au service de ce dialogue indispensable!

dimanche 5 mai 2019

Eloge d'une pauvreté inattendue

Tout à la joie d'un avant-midi festif, où j'ai présidé à Bassilly et à Enghien de remarquables célébrations (de premières communions, de baptêmes - dont l'un suivi d'une confirmation), etc., et à la joie vraiment quand je constate le sérieux avec lequel ces célébrations ont été préparées, aussi bien du point de vue catéchétique que liturgique, je me suis remis cet après-midi à préparer ma leçon de demain à Louvain. Elle va porter sur Dom André Louf, l'ancien Abbé du Mont-des-Cats, mort en 2010 et dont j'ai relu, pour l'occasion - je n'avais fait jusqu'ici que le parcourir - le troisième tome des "Méditations à Sainte Lioba" publiées par Salvator, l'an dernier, sous le beau titre : "La Liturgie du Cœur". Beaucoup, beaucoup de choses dans ces pages qui font mieux connaître le grand spirituel que fut André Louf - je veux dire, qui font aller au cœur de sa spiritualité, tout entière de la grâce.
Ainsi, cette méditation sur la pauvreté : elle n'est pas toujours, comme attitude du cœur, ce que nous en pensons spontanément. Même quand on a essayé, et essayé vraiment, par exemple dans la vie monastique, de se détacher de tout, de n'avoir rien à soi, on peut, dit-il, encore louper la pauvreté, c'est-à-dire, "en être riche", la revendiquer, surtout si elle a été, donc, une pauvreté volontaire, la revendiquer comme un pouvoir.
"Peut-être, écrit-il avec sous sa plume des accents bernanosiens - on est en 2004 - est-ce là notre première pauvreté : constater que nous ne le sommes pas autant que nous l'aurions voulu, et que d'autres que nous ont davantage le droit de porter le beau nom de 'pauvres'. (…) Au moins, et c'est là quand même une chance, ne risquons-nous pas de nous glorifier de notre pauvreté. Car on pourrait aussi être propriétaire de sa pauvreté, riche de sa misère, sans le savoir. Une pauvreté qu'on aurait construite par soi-même, consciencieusement programmée, et parfois discrètement mais subtilement exposée aux regards des autres; une pauvreté qui se ferait même accusatrice et juge de tous les riches radicalement mauvais…" (La Liturgie du Cœur, p. 222)
Bien sûr, Dom Louf était pauvre, comme tous les moines, n'ayant rien à lui, et plus encore dans cette dernière partie de sa vie durant laquelle il était ermite et retiré de tout. Mais la question, on l'aura compris, n'est pas économique; elle est spirituelle : de quoi sommes-nous "propriétaires" - de nos fonctions, de nos titres, de nos rangs, de nos pouvoirs, de nos exemplarités, des codes de bonne conduite que nous prétendons donner, de nos leçons de morale, de… nous-mêmes, finalement? Etre détaché de tout, c'est être détaché de soi. En nous, c'est vraiment, c'est uniquement, l'œuvre de Dieu, le travail de l'Esprit Saint.

vendredi 3 mai 2019

Fatigue pastorale, retour aux classiques...

Quand je suis fatigué, je reprends mes classiques.
Aujourd'hui, j'avais des raisons d'être fatigué, percevant la mauvaise volonté de certains groupes qui croient (surtout en matière de finances) détenir sur tout la vérité révélée et le fin mot du bien commun. Or mon rôle n'est pas d'imposer telle ou telle solution, mais de mettre tout le monde d'accord, parce qu'il  consiste à veiller sans cesse, et dans tous les domaines (y compris, peut-être surtout) matériels,  à la communion ecclésiale. Je pense souvent que, quand on est d'accord sur les finances et leurs attributions dans une paroisse, on est d'accord sur tout, et même sur toute la doctrine - mais là, j'exagère peut-être!
Or donc, agacé - c'est le moins -  par ces sempiternelles et prétendues querelles d'intérêt particuliers et partisans, je relisais Aristote. En particulier ai-je rouvert la Constitution d'Athènes, où le grand philosophe rapporte les étapes et les soubresauts de ce qui fit de la Capitale grecque, au VIème siècle avant notre ère, le berceau de la démocratie.
Et voici ce qu'il dit de l'œuvre et de l'attitude de Solon, qui finit par foutre le camp :


"Quand Solon eut réglé la Constitution ainsi que je l'ai dit, comme on le tourmentait en venant soit le critiquer soit l'interroger sur ses lois et qu'il ne voulait ni les changer ni rester pour se faire détester, il fit un voyage en Egypte, à la fois pour affaires et par curiosité, en disant qu'il ne reviendrait pas avant dix ans; ce qui était juste, à son avis, ce n'était pas qu'il restât pour interpréter ses lois, mais que chacun fît ce qui était écrit. En même temps il arrivait que beaucoup de nobles lui étaient devenus hostiles à cause de l'abolition des dettes et que les deux partis avaient changé d'opinion à son égard, parce que l'Etat institué par lui était contraire à leur attente. En effet le parti démocratique avait cru qu'il procéderait à un nouveau partage général, et les nobles qu'il laisserait subsister la même organisation ou la changerait peu. Mais lui s'était opposé aux deux partis et, alors qu'il pouvait devenir chef en s'alliant à celui qu'il voudrait, il préféra se faire détester de tous deux en sauvant sa patrie et en lui donnant les lois les meilleures." (ARISTOTE, Constitution d'Athènes, XI, 1-2, trad. G. Mathieu et B. Haussoulier, Belles Lettres, 1972, p. 10)


Qu'il s'agisse de mes petits différends pastoraux ou de la survenue prochaine d'échéances électorales, le cher vieil Aristote, quand il relate les aléas des tentatives démocratiques, n'a pas pris une ride…

mardi 30 avril 2019

Perdre la raison

Nous vivons sous le règne des "fake news" et autres mensonges médiatiques, appuyés et relayés par les démagogues et populistes de toutes tendances.
Ce soir, par exemple, à Schaerbeek, un constat de la Magistrature, qu'on imagine tout de même bien informée dans une démocratie comme la nôtre, et entourée de médecins compétents et sans complaisance,  invite à ne pas croire au viol d'une petite fille, mais conclut à des lésions infectieuses. Or, cela ne semble pas suffire : on crie au viol caché, à une justice trompée ou trompeuse, au racisme ou au déni de la différence religieuse; on sait, on dit, on repère que ces propos  sont là ceux d'agitateurs, mais malgré tout l'école doit fermer ses portes pour éviter dans les jours qui viennent des dérives de toutes sortes.
Je suis très inquiet en voyant ces manipulations, qui ne conduisent qu'à l'éclatement d'une société de plus en plus fragile. La grande tâche des élus à venir, quels qu'ils soient, après les prochains scrutins du mois de mai, devrait être de restaurer la confiance en l'Etat de droit. Un Etat impartial qui assure à tous, sans distinction, la justice et la promesse de la vérité.
La vérité a partie liée à la raison - je le signalais dans mon post précédent, je reprends ici la réflexion, à l'envers en quelque sorte : pour les catholiques, il n'y a pas de foi qui ne soit raisonnable. Je ne dis pas rationnelle, non - je l'ai écrit : la foi n'est pas au bout d'un scalpel ou d'une démonstration mathématique. Mais la foi est "raisonnable", on peut en "rendre raison". Et lorsque, sous prétexte de la foi, une société ou un groupe social prétendent passer outre la raison, ils deviennent fous. Et dangereux.
Beaucoup de questions sociétales, aujourd'hui, risquent d'être traitées ainsi, "hors raison" : celle des migrants, celle des différences sexuelles ou de genre, celle du pluralisme culturel et de sa gestion, comme de l'accueil légitime de toutes les différences, celle du bien-être (voir les "gilets jaunes", à bien des égards tellement sympathiques, à bien des égards tellement inquiétants), celle du climat et des décisions à prendre pour enrayer ses changements, celle de l'alimentation (il y a dans certains propos "véganistes" des délires ahurissants), celle - connexe, après tout -  des soins apportés aux animaux de compagnie (dans le même JT qui annonçait les troubles de Schaerbeek, on annonçait aussi la création d'une clinique vétérinaire à Liège - douze millions d'euros - pour les chiens, chats, iguanes et autres animaux domestiques ou censés l'être, qui sont déjà et seront soignés là "comme des humains". Je n'ai rien contre ces animaux, certes, mais cela pose tout de même de sérieuses questions philosophiques, anthropologiques, et finalement, oui, sociétales : comment investit-on l'argent public, en faveur de qui, pour les soins de qui ou de quoi, etc.)
Ni dans la foi, ni dans les revendications, ni dans les… élections, ni dans rien, on ne peut "perdre la raison". Perdre la raison, c'est devenir fou.

dimanche 28 avril 2019

Croire sans avoir vu...

L'Octave de Pâques - ce Jour qui dure huit jours - est déjà derrière nous, cette fête entre les fêtes au cœur de notre foi. Et, au huitième jour de l'Octave, comme chaque année, l'évangile de Jean : l'apparition aux Onze, puis à Thomas le douteur, Thomas "notre jumeau" comme le texte le signale en douce.
Douter n'est pas le contraire de la foi - on craindrait même une foi qui ne connaîtrait jamais le doute, elle risquerait vite de verser dans l'intolérance, l'affirmation péremptoire, sûre de soi, volontiers méprisante pour les autres, ceux qui ne croient pas comme nous, ceux qui ne croient pas du tout… L'expérience de Thomas est par excellence l'expérience chrétienne, qui articule, spécialement dans la littérature johannique, les actes - car ce sont de vrais actes - "voir" et "croire".  Au tombeau, nous dit-on, le disciple "vit et il crut". "Si je ne vois pas, dit Thomas, je ne croirai pas." "Approche tes mains et vois, dit Jésus, cesse d'être incrédule, sois croyant." Et encore, et finalement : "Parce que tu as vu, tu as cru. Heureux celui qui croit sans avoir vu".
Il ne suffit pas de voir pour croire : il faut encore avoir l'intelligence spirituelle de ce que l'on voit, et cette intelligence  est un don de Dieu. C'est que la foi n'est pas au bout d'un scalpel, d'une démonstration mathématique ou scientifique - elle reste libre. Lorsque je vois de l'eau pure bouillir à 100° centigrades, je suis bien obligé de croire que l'eau bout à 100° centigrades. Lorsque je vois le tombeau vide, les linges rangés, les plaies du Ressuscité et le Ressuscité lui-même, si mon cœur ne se convertit pas à une "vision" spirituelle, j'ai beau voir, je ne croirai pas.  Si je n'accueille pas librement le don de Dieu, j'ai beau voir tout ce que je vois, la foi ne sera pas au rendez-vous.
Il n'y a en effet pas de preuves dans la foi, mais seulement des signes - ce n'est pas la même chose! Des signes, des congruences, des indications, des invitations, des rencontres, des hasards qui ne sont jamais des hasards mais des providences, des clins d'œil, tout ce qu'on veut - jamais de preuves scientifiques au sens où la science moderne a raison de les rechercher.
Si bien qu'un moment donné, on peut en effet ne rien "voir" avec les yeux du corps, cela n'a plus d'importance : reste la pertinence du signe qui a été perçu, qui laisse sa trace intérieure dans le cœur, qui garde béant le regard du cœur - le seul qui vaille. Et oui, dès lors, "heureux même celui qui croit sans avoir vu."
Ainsi, Thomas nous apprend que la traversée du doute est ou peut devenir une véritable expérience de la foi et, en particulier, de la foi chrétienne. Thomas, notre jumeau, Thomas, notre frère...

mardi 9 avril 2019

Les trois critères de la bonne santé d'une paroisse selon le pape François

Avant-hier dimanche 7 avril, le pape - qui est d'abord l'évêque de Rome - a rencontré la nouvelle paroisse de San Giulio, dans le quartier résidentiel de Monteverde, derrière le Vatican. Et il a donné aux paroissiens trois signes qui permettent, d'après lui, de reconnaître la "bonne santé" d'une paroisse. Les voici :


1. La prière : "Une paroisse qui prie, les gens viennent prier et prient aussi chez eux. Ici, est-ce qu'on prie ou non? C'est une des choses qui évitent de tomber dans ce 'supermarché' dont nous entendons parler. Parce que la prière transforme tout, tout."


2. La charité des faits : "Se préoccuper des besoins de ses frères, de ses sœurs, des familles. Y compris les besoins cachés, que l'on ne montre pas par honte, mais ils existent, il y en a beaucoup. Une charité active, la charité du 'oui' : 'oui, je fais cela!' "


3. La charité passive : "Que vous vous aimiez et ne vous critiquiez pas entre vous. C'est une maladie trop grave, le ragot, et quand il y  des ragots dans une paroisse, la paroisse ne va pas bien. C'est un vice qui entre subtilement : apporter une nouvelle pour dire du mal des autres. Non, s'il vous plaît, cela ne va pas."


Alors, que chacune et chacun, dans notre nouvel ensemble paroissial "Enghien-Silly" et ses douze clochers, se pose les questions du pape - curé en tête!

dimanche 7 avril 2019

Migrants et réfugiés : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer

Mardi dernier, à l'occasion de la troisième et dernière de nos conférences de carême, Mgr Delville, évêque de Liège, nous a rappelé - en spécialiste qu'il est - quelques leçons de l'Histoire. Et principalement celle-ci : les grandes civilisations sont le fait de migrations. L'exemple le plus relevant qu'il ait pris est celui des "invasions" germaniques : la conversion de Clovis donne le signal d'un rajeunissement incroyable du vieil empire romain, autour du christianisme. Les "Francs" (qui sont des Germains, mettons des "pré-allemands") enrichissent la culture latine, et réciproquement. On parle le vieil haut allemand à Paris, et le roman à Aix-la-Chapelle : exemple d'une migration qui a fait notre civilisation. Et, tout de même, ne l'oublions pas : ce sont… les Francs qui font la France!
Cette richesse de la migration, l'évêque de Liège l'avait déjà repérée dans la Bible, dans les récits de laquelle les peuples sont toujours en mouvement, vers l'Egypte avec Joseph et ses frères, puis hors d'elle vers la Terre Promise, puis durant l'exil : c'est une Pâque - un "passage" - perpétuelle.
Aussi ne devons-nous pas nous effrayer des mouvements migratoires, ni les craindre, mais les accueillir avec sagesse et raison, et appliquer à leur égard les quatre mots-clés martelés par le pape François : accueillir - protéger - promouvoir - intégrer.
Et commencer par avoir sur la migration des propos positifs, sur les réseaux sociaux ou ailleurs : c'est déjà faire quelque chose, c'est déjà faire beaucoup.


La page d'Evangile lue aujourd'hui, le récit johannique de la "femme adultère", nous invite aussi à être relevants : renoncer aux complicités qui nous enfermeraient ou enfermeraient autrui dans le péché, la dissidence, la tristesse et finalement la mort, mais tourner vers chacun le regard même de Jésus, qui redresse l'être humain et lui ouvre toujours une issue. Une Pâque, là encore!


C'est déjà le frémissement de la fête à venir...