dimanche 27 octobre 2019

Psaume de fin du jour

Des poèmes en prose de Patrice de la Tour du Pin, pour finir dans la louange ce dimanche d'automne :


"La fin de ce jour est-elle très triste pour toi, - mon Dieu qui es amoureux de tes hommes?
Fais-nous ce don, ô Père, d'avoir dégoût du mal, - pour que nos sens aident l'esprit à s'élever.
Ô Père, de prendre goût aux choses divines plus qu'aux autres, - pour que nous ne soyons pas trop divisés dans notre besoin de bonheur.
Ô Père, de sacrifier les plaisirs moindres que les joies, - de nous complaire en Toi dans les autres.
Fais-nous ce don, ô Père de laisser libre - le lit de notre gorge pour que ton amour puisse y passer.
Ô Père, de ne pas nous laisser nous tromper de bonheur, - de ne pas être triste pour de mauvais regrets.
Ô Père, d'alléger les choses trop lourdes, - ô Père, de nous endormir sans épouvante dans ton sourire."


P. de LA TOUR DU PIN, Une somme de poésie. I. Le jeu de l'homme en lui-même, Paris, Gallimard, 1981, pp. 422-423.

dimanche 20 octobre 2019

Retraite paroissiale au Mont-des-Cats

Tout conspire à nous faire croire que la vie, la vraie vie, la vie véritable, la vie réelle, la vie impliquée dans le monde - appelez cela comme vous voudrez, la vie, quoi! - que la vie, donc, est ailleurs. Ailleurs, dans l'engagement social de soi, dans le travail, dans les investissements que l'on fait de sa personne en famille ou autrement. Et c'est vrai que la vie est là, aussi...
Mais n'est-elle pas d'abord dans le recueillement de soi, là où se trouve la source précisément vitale?
Et ne vaut-il pas la peine de revenir, une fois ou l'autre, à cette source, à ce cœur battant et méconnu?
Mystère de ces moines qui donnent à cela toute leur vie - et s'en trouvent eux-mêmes heureux, faisant aussi le bonheur de beaucoup d'autres, qui les rencontrent et partagent un peu de leur quotidien.
Mystère de la Parole de Dieu, certes portée par les Saintes Ecritures bibliques, mais tellement au-delà des textes, et qui, pourtant grâce aux textes, s'ouvrent comme un fruit livre peu à peu son parfum et sa saveur.
Mystère du silence que nous goûtons si peu d'habitude, et qui néanmoins nous garde au plus intime de nous - "Ce n'est pas nous qui gardons le silence, c'est le silence qui nous garde" (Bernanos).
Mystère de la liturgie, qui n'explique rien, que l'on ne "comprend" guère, mais qui nous porte, nous transporte et même, petit à petit, nous transfigure.
Mystère de communion à l'Invisible, une communion qui soude une communauté paroissiale en la frottant à une communauté monastique.
Comme nous revenons riches d'avoir vécu tout cela de vendredi dernier à dimanche soir, chez nos frères cisterciens du Mont-des-Cats, dans cette magnifique Abbaye qui domine la plaine de la Flandre française.
Plus riches des vraies richesses, celles du cœur, nous revenons aussi plus soudés, mieux disposés à œuvrer à l'unité de notre ensemble paroissial, mieux accueillants, mieux miséricordieux, mieux bienveillants pour ceux et celles qui nous entourent.
Cela aussi, cela surtout, c'est la vraie vie - celle qui innerve l'autre, sans laquelle l'autre, la quotidienne, la non-pensée, la non-reprise, n'aurait pas le goût du sel, et ne porterait en elle aucune lumière. Or, nos communautés, si modestes soient-elles, si pauvres et si désolées quelquefois, sont  sel de la terre, et lumière pour le monde - c'est bien la vocation que Jésus leur assigne, et que le pape vient de nous rappeler en ce mois d'octobre, mois "de la mission"...

dimanche 6 octobre 2019

La foi...

Je n'aime pas, je n'aimerai jamais les distinctions trop commodes héritées au fond du XVIIIème siècle en Occident entre "croyants", "agnostiques", "incroyants". Tout croyant est aussi athée : athée de représentations perverses de Dieu. Il est aussi "agnostique" : il doute, car la foi privée de doute est dangereuse. Tout agnostique, j'imagine, est aussi croyant, à ses heures et à ses moments de trouble. Et tout athée est aussi douteur, j'espère, sauf à être enfermé dans son dogme d'athéisme. Bref, ces catégories ne sont pas valables, elles relèvent d'un intellectualisme stupide qui saisit bien mal la question de Dieu, autrement plus complexe.
Aujourd'hui, l'Evangile de Luc (Lc 17, 6) nous donnait à entendre une étrange demande que les disciples font à Jésus : "Augmente en nous la foi!" Jésus répond à côté, comme souvent : du reste, la foi est-elle quelque chose qui peut croître comme un capital en banque? "La foi, dit-il, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez à l'arbre que voici : Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous obéirait!"
Quelle est donc cette foi qui peut déraciner les arbres et les planter dans la mer?
Ce n'est pas une liste de dogmes, un catalogue de doctrines auxquels il faudrait simplement dire "Amen" en abdiquant son intelligence ou sa raison…
C'est une attitude globale vis-à-vis de la vie, que l'on pourrait aussi bien nommer "confiance" : je dis que je crois en Dieu comme je suis capable de dire que "je crois en quelqu'un", que je lui fais confiance, et que cette confiance peut aller jusqu'à remettre ma vie entière entre ses mains.
Est-ce que j'ai la foi? Je me pose la question tous les jours. C'est pourtant le sens que j'ai voulu donner à mon célibat, à la consécration de ma vie entière : toute ma confiance est en Dieu, je n'ai que lui. J'admire ceux et celles qui vivent cette consécration à travers des médiations humaines (un mari, une épouse, des enfants, etc.) et les difficultés spécifiques qu'engendre la vie de famille. Mais moi je me suis senti appelé à témoigner que l'on pouvait mettre en Dieu seul, que l'on ne voit pas, mais que l'on peut entendre dans le secret de son cœur, oui, en Dieu seul, toute sa confiance.
Toute sa confiance - chaque matin, je me redis cela, alors que j'ai peur comme tout le monde de la vie, alors que je voudrais des protections et des assurances, alors que je vieillis et que la perspective de la dernière étape approche - "quelle que soit l'étendue du sursis, écrivait mon vieil ami Hector l'écrivain, quand il avait mon âge, l'échéance est pour demain."  Chaque matin, l'échéance se rapproche, qui m'obligera,  sans aucune possibilité de feinte ou de fuite, à oser encore un nouvel acte de confiance, un nouvel acte de foi. A m'élancer dans des bras inconnus.
Le ferai-je?
C'est pourtant ça, la foi…
Ai-je la foi?
Avons-nous la foi?
Si nous en avions gros comme un fifrelin, la vie serait toute bouleversée, toute joyeuse.
Nous n'aurions plus peur...

jeudi 3 octobre 2019

Saint François

Je me suis réjouis lorsque le pape actuel, au soir de son élection, annonça qu'il avait choisi "François" comme prénom pontifical. Je l'avais espéré - certains témoins auxquels je l'avais confié le confirmeront - et je trouvais qu'il était grand temps qu'un pape choisît de marcher dans les pas du Poverello.
Le Poverello d'Assise, le saint, dit-on, qui aura le plus et le mieux ressemblé au Christ dans sa vie terrestre - jusque dans son corps, jusqu'aux stigmates -,  embrassant "Dame Pauvreté", quittant une carrière de mondanités luxueuses, et surtout vivant dans la joie de son "être-au-monde", de sa solidarité avec la terre, sa mère-patrie, louant "frère Soleil et sœur Lune", aimant les jours de l'ici-bas mais aussi "notre sœur la mort corporelle" qui nous ouvre enfin à la plénitude de l'au-delà, désirant voir son corps jeune et malade déposé sur le sol nourricier, rendant grâce à Dieu pour toutes choses…. Voilà qui est aimer la vie, la Vie, vraiment, sans calcul, sans volonté de profit, pour l'amour de l'amour. C'est à lui que l'on doit cette formule si terrible et si juste, si désolée aussi  : "L'amore non è amato!", "L'amour n'est pas aimé"!
Oh oui, comme j'ai été heureux d'apprendre que le Cardinal Bergoglio, devenant pape, commençait à dire ce qu'il voulait faire de son pontificat en endossant ce prénom magnifique de notre histoire ecclésiale!
Et, franchement, ce bonheur dure : ce Jésuite paré du prénom franciscain va de l'avant, déjouant les pièges conservateurs et hypocrites de ceux qui voudraient le voir chuter, ouvrant son cœur et les bras de l'Eglise aux personnes autrefois dites en "situation irrégulière" (divorcés et remariés, homosexuels et transgenres, douteurs et athées, adeptes d'autres cultes et d'autres religions, migrants et personnes en situation précaire, etc.) Sans rien renier de la foi chrétienne, il annonce l'Evangile tel qu'il doit l'être aujourd'hui, indifférent aux attaques des lobbys conservateurs (surtout américains, qui misent sur un pape, comme d'autres dans des actions en bourse,  avec l'espoir d'un retour financier sur investissement), relayés à Rome par un "quarteron de cardinaux en retraite", pour paraphraser De Gaulle parlant de quelques généraux égarés au moment du Putsch d'Alger… Oh, comme j'admire cet homme qui va, tranquille, son chemin de pape, et remplit, fidèle, la mission qu'il s'est donnée en choisissant saint François comme Patron de son pontificat!


Et bonne fête aux François, Françoise, Francis, etc...

samedi 21 septembre 2019

Julien Green

Julien Green aura été l'un des plus grands écrivains français du XXème siècle (1900-1998). D'origine américaine et protestante, il s'était converti au catholicisme à la mort de sa mère, et son Journal, ses Romans, ses essais (notamment sur François d'Assise) lui ont donné la réputation d'être l'un des  écrivains catholiques contemporains les plus importants.
Il était homosexuel, ne s'en cachait pas, et a fini sa vie avec son fils adoptif Eric Jourdan (devenu donc Eric Green), qui était son dernier (?) amant en date. J'ai rencontré (en tout bien tout honneur, hein…) le père et le fils chez … le Saint Esprit, notre ami commun Yannick Guillou, avec Gérard Dubuisson et peut-être d'autres convives (sans doute la délicieuse Françoise Lengellé, admirable claveciniste, je ne sais plus si elle était là pour nous enchanter de son talent…) en 1989, rue de Solférino. Soirée délicieuse, où il fut question de musique (Yannick - et donc j'imagine aussi Françoise - avaient joué pour nous des pièces de Couperin), de liturgie, de foi catholique, de littérature - j'avais dit au Maître (il était Académicien Français) combien j'avais été bouleversé par son roman de 1960, Chaque homme dans sa nuit, dont le titre m'a inspiré celui d'un tout petit essai de spiritualité que j'ai écrit bien plus tard : Un homme, la nuit.  Il ne pensait pas, m'a dit alors sa voix fluette, que ce livre fût encore lu par un jeune homme (prêtre de surcroît), de mon âge. Peut-être me draguait-il un peu…
Peut-être. Car on vient de publier l'intégralité de son Journal, qui était jusque là en Pléiade privé de pages censurées, et l'intégralité donne à voir une personnalité qui drague et qui baise… évidemment, nous sommes dans les années trente, et le jeune d'homme d'alors a donc une trentaine d'années, mais c'est tous les jours, et avec un luxe de détails pornographiques à faire rougir les plus blasés. Et quand je dis "tous les jours", c'est tous les jours avec des mecs différents, des rencontres de passage ou des locations de service. Avec, en prime, ce qui est balancé sur les petits copains écrivains et cathos qui ne seraient pas plus vertueux (Mauriac, au passage…)
Evidemment, le landernau catholique s'indigne sur les réseaux sociaux (et encore, les meilleurs, ceux qui savent que Julien Green a existé) : pourquoi a-t-on publié cela? La réponse est simple : il le souhaitait lui-même, comme il souhaitait que ce ne le fût pas de son vivant.
Eh bien il y a là quelque chose qui me le fait estimer davantage : il voulait que l'on fût au courant du drame qu'a été l'homosexualité honteuse tout au long du XXème siècle, ce qu'elle a pu produire comme dissimulation et comme hypocrisie, ce que des gens en ont souffert! Il voulait, je pense, donner le témoignage cru (et cru, ça l'est) mais littéraire,  de ce tourment-là, vécu par un homme   profondément chrétien.  Il y a quelques années, à la suite d'un colloque, j'avais donné à une revue de Philologie Romane de l'Université Catholique de Louvain, à laquelle j'appartiens, un article sur ce sujet, intitulé je crois  "Julien Green, la foi obscure  de l'homme dans sa nuit".
Ce que j'apprends de la publication désormais intégrale de son Journal me conforte dans les hypothèses que je faisais alors : étrangement, paradoxalement, le tourment de Green aura été le moteur de son écriture, et plus encore, de son  salut.
Il serait bon de ne pas l'oublier lorsqu'on s'interroge, dans l'Eglise catholique, sur l'accueil à réserver aux personnes homosexuelles.

jeudi 19 septembre 2019

"L'humilité, autrement dit la Philosophie morale"

Dans le calme du soir, je me réconforte en lisant la très subtile, très fine traduction que l'ami René de Ceccatty vient de faire du Banquet de Dante (Seuil, 2018, 320pp.), cette merveille d'humanisme. P. 197, j'y trouve : "Il faut savoir que les mœurs sont la beauté de l'âme, avant tout les vertus qui, parfois, par vanité ou orgueil, apparaissent comme moins belles et moins plaisantes (…). C'est pourquoi je dis que, pour l'éviter (l'orgueil), on doit la regarder (la Sagesse), c'est-à-dire prêter attention à ce en quoi elle est un modèle d'humilité, autrement dit à ce qui s'appelle Philosophie morale. Et j'ajoute que, en visant cette part, à savoir la Sagesse, tout être vicieux redeviendra juste et bon."
Eh bien vers le terme d'une semaine agitée par toutes sortes de procédés peu ragoûtants, décevants et médiocres, mais hélas fréquents dans tous les milieux,  je me confie à la savoureuse prédiction du poète...

mercredi 11 septembre 2019

Le pape ne craint pas le schisme

Retour de Madagascar, dans l'avion, le pape François s'est livré à l'une de ces interviews qu'il semble apprécier.
Après plusieurs considérations sur les situations locales qu'il avait rencontrées, on lui a (re)posé la question d'un ou de possibles schismes venus des Etats-Unis ou même de la Curie romaine, pour contrer l'ouverture spirituelle et doctrinale dont il veut faire preuve.
- "Je ne crains pas les schismes", a-t-il répondu en substance, "ils ont toujours suivi les grands Conciles et leur mise en œuvre Je prie pour qu'ils n'arrivent pas, mais s'ils arrivent, ils ne me font pas peur."
Ainsi voyons-nous que le sens de l'unité de l'Eglise - qui est son premier devoir, et il le sait - ne se laisse pas impressionner par les déclarations précipitées, tonitruantes, exagérées et donc passablement stupides de ce que De Gaulle eût appelé "un quarteron de cardinaux", quelques sbires décalés et frustrés qui veulent se faire mousser et surtout sont des pourvoyeurs de fonds américains à la solde des Républicains de leur pays pour influencer, mais oui, à coup de dollars, l'élection d'un nouveau pape davantage en phase avec leurs idées et options capitalistes.
Résiste, François, bravo, résiste, on te porte!