samedi 23 janvier 2021

Se convertir, c'est croire

 Le passage évangélique proclamé ce dimanche, troisième du temps ordinaire dans l'année, est extrait du début de l'Evangile de Marc (Mc 1, 14-20) et rapporte sans doute très exactement le contenu de la toute première prédication de Jésus. Quatre choses : "Les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu s'est approché. Convertissez-vous et croyez à l'Evangile."

"Les temps sont accomplis" : nous ne sommes plus dans les promesses, mais dans leur réalisation. Dieu a commencé à faire ce qu'il a promis depuis toujours.

"Le Royaume de Dieu s'est approché" : voilà la réalisation. En Jésus, le Royaume est proche de nous, en Jésus Dieu lui-même est tout proche. Nous n'avons plus affaire à une divinité lointaine mais à un Dieu préoccupé de l'homme, de chaque être humain, de façon personnelle. Chaque histoire humaine, chaque destinée humaine, aussi inconnue, sombre ou isolée soit-elle, est dans la main de Dieu.

"Convertissez-vous" : il ne s'agit pas d'une prescription morale, il ne s'agit pas pour l'être humain de faire des efforts pour améliorer ses vertus. Mais alors, de quoi s'agit-il? 

"Et croyez à l'Evangile" : voilà le contenu de la conversion. La conjonction "et" (kai, en grec) peut aussi bien être traduite par "c'est-à-dire". Se convertir, c'est croire que la proximité du Royaume survenu en Jésus est "la Bonne Nouvelle", la meilleure nouvelle entendue depuis toujours. C'est une "nouvelle", en effet - quelle nouveauté, cette réalisation des promesses! Et c'est "vraiment bon" pour les êtres humains que nous sommes tous. Se convertir, c'est, étymologiquement, "se retourner", tourner tout son être désormais vers ce Dieu qui s'est approché de nous et l'accueillir avec joie et reconnaissance. Comment, en effet, pourrions-nous tourner le dos à un pareil Dieu?

Oui, "y a de la joie" dans l'Evangile de ce dimanche, "y a de la joie" dans la première prédication de Jésus, dans le premier contenu de cette Parole nouvelle.

vendredi 22 janvier 2021

Joe Biden, saint Augustin et l'intelligence de la chose publique

 Mercredi soir, nous écoutions  le discours inaugural du nouveau Président des Etats d'Unis d'Amérique, Joe Biden. Et, ô surprise, nous entendions dans sa bouche une citation de saint Augustin, précisément de La Cité de Dieu! C'est tout de même assez rare pour être relevé, même si l'on sait que le nouveau Président est un catholique pratiquant.

Mais revenons à la citation elle-même, que voici : "Le peuple est une multitude d'êtres raisonnables associés par la participation dans la concorde aux biens qu'ils aiment. Alors, assurément, pour savoir ce qu'est chaque peuple, il faut considérer l'objet de son amour." (St AUGUSTIN, La Cité de Dieu, 19, 24, Bibliothèque Augustinienne, p. 163)

Saint Augustin donne ici une définition magistrale de ce qu'en morale habituelle on nomme "le bien commun" : non pas une addition de biens individuels, addition jamais honorée (et du reste peu honorable), mais le bien d'une communauté de destinées, une ambition commune, pourrait-on aussi dire. Trop souvent, dans nos sociétés, nous voyons le monde politique soucieux de satisfaire des lobbys particuliers ou partisans, pour se ménager une clientèle électorale. Ce comportement ne sert pas le bien commun. Aux politiques, en revanche, il revient de déterminer quel est le bien de la communauté dont ils acceptent de prendre le gouvernement. On peut songer, par exemple, dans le contexte pandémique actuel, à la santé publique qui doit primer sur d'autres biens particuliers. Et il leur revient ensuite de gouverner en ayant ce bien comme but. Ce n'est jamais facile, mais c'est cela qui fait un peuple et qui permet son unité. Augustin nous donne un exemple de sa hauteur de vue politique. 

Et on remercie Mr Biden de nous l'avoir rappelée, cette hauteur de vue, alors qu'il prend en mains l'une des principales puissances de notre monde.

samedi 16 janvier 2021

Regarder, voir, croire...

 L'épisode évangélique que nous lisons ce dimanche (Jn 1, 35-42) m'a toujours beaucoup impressionné. Il relate, au début de l'évangile de Jean, l'appel par Jésus de ses nouveaux disciples, jusque là disciples du Baptiste. 

Voici le texte :


     Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : "Voici l'Agneau de Dieu." Le deux disciples entendirent ce qu'il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu'ils le suivaient, et leur dit : "Que cherchez-vous?" Ils lui répondirent : "Rabbi - ce qui veut dire : Maître -, où demeures-tu?" Il leur dit: "Venez, et vous verrez." Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C'était vers la dixième heure (environ quatre heures de l'après-midi).

     André, le frère de Simon-Pierre, était l'un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d'abord Simon, son propre frère, et lui dit : "Nous avons trouvé le Messie" - ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : "Tu es Simon, fils de Jean; tu t'appelleras Kèphas"- ce qui veut dire : Pierre.  (Jn 1, 35-42)


     "Que cherchez-vous?" Question première, cruciale : notons que Jésus ne dit pas : "Qui cherchez-vous?", mais "Que" : la question ainsi posée ouvre sur beaucoup plus. C'est du genre : "Que cherchez-vous en me suivant, qu'est-ce que vous voulez vraiment au fond de vos coeurs?" Et la réponse est une autre question : "Où demeures-tu?" "Quel est ton lieu, viens-tu du Père? Es-tu non seulement le Rabbi célèbre, mais le Messie? Avec toi, passerons-nous du Maître au Christ?" Est-ce ainsi que nous formulons nous-mêmes la question chrétienne quand nous réfléchissons à notre appartenance? Voulons-nous que Jésus soit pour nous le Christ, celui qui vient de Dieu, le Messie espéré?

     Mais ce qui est remarquable encore, c'est le jeu des regards : le Baptiste "pose son regard sur Jésus qui va et vient" avant de le déclarer "Agneau de Dieu"; Jésus, s'étant retourné, voit que les disciples le suivent. Et à leur question sur son lieu, il répond : "Venez et vous verrez." Les disciples, alors, "allèrent donc et virent". Jésus "pose enfin son regard" sur Simon, avant de le nommer "Kèphas". Richesse du regard, de la contemplation : le Baptiste a regardé Jésus pour le reconnaître comme l'Agneau. Ses disciples ont vu où Jésus demeurait avant de le proclamer, eux aussi, comme Messie. Et Simon s'est laissé regarder par Jésus qui l'a renommé et, déjà lui a donné une tâche nouvelle. Nous laissons-nous regarder par Jésus? Le regardons-nous? La foi naît dans ce regard accueilli et donné, dans ce vertige du regard dont il faut faire provision pour les jours où nous en serons privés - Thomas, à la fin du même évangile, s'entendra dire par le Ressuscité qu'est "bienheureux, celui qui croit sans avoir vu." Mais au début de l'expérience croyante, et dans sa perpétuelle reprise, il est nécessaire, il est indispensable d'accueillir ce regard et de le rendre, de le partager - richesse de l'oraison, de la contemplation avec les yeux du coeur.

mercredi 13 janvier 2021

Un "droit à la messe"?

 Je suis surpris et peiné par la réaction d'un certain nombre de catholiques belges qui, au milieu de la présente pandémie et des restrictions qu'elle impose - entre autres aux cultes - réclament, et hier dans une manifestation de rue - "leur" messe. Cette revendication s'accompagne presque toujours, chez les mêmes, d'un grand mépris pour nos évêques - des "lâches" qui "abandonnent leurs brebis" en n'exigeant pas, de notre Gouvernement, de nouvelles normes de célébration. . Le tout s'enrobe dans une fumée pratiquement complotiste : ce Gouvernement serait  un ramassis de francs-maçons, trop heureux de voir les cultes, et en particulier le culte catholique, privés de leurs célébrations publiques. En contrepoint, souvent, on invoque l'exemple des évêques français qui, eux, ont obtenu ce qu'ils voulaient...

Eh bien, quitte à passer (encore une fois) pour un vendu et un païen traître à la cause, je tiens à exprimer ici mon profond désaccord avec ces revendications. 

D'abord, pour un motif théologique. Le mouvement même de la messe est un mouvement de dépossession de soi du Christ, qui livre et perd sa vie "pour la gloire de Dieu et le salut du monde", en offrant  aux hommes son corps et son sang. Comment peut-on vouloir revendiquer pour soi, et retenir pour soi, un acte de si parfaite dépossession? Il me semble au contraire que la juste manière de vivre la messe aujourd'hui soit d'offrir la privation qu'on en a, dans le même mouvement, pour les malades et les soignants et tous ceux qu'affecte la pandémie. L'eucharistie est pour le monde, comme l'Eglise est pour le monde - à se priver de cette oblation, on en fait un privilège, on en caricature et même on en pervertit la signification.

Ensuite, pour un motif simplement sanitaire. Ce virus est très dangereux et son variant d'origine anglaise, très contaminant. Nous devons tous redoubler d'efforts pour éviter de multiplier les contacts et en particulier les rassemblements, qui pourraient très vite devenir des "clusters", des foyers de contamination. Je trouverais scandaleux que, pour satisfaire la piété eucharistique de quelques-uns, un seul fidèle ait été atteint. Nous ne pouvons pas courir un pareil risque!

Enfin, pour un  motif social, de solidarité et de simple fraternité. En assumant le manque, nous nous rendons solidaires de ceux qui sont privés de leur essentiel : de leur travail, de leurs ressources, de leurs rencontres. 

On pourra me reprocher de ne pas vivre moi-même ce que je recommande puisque, étant prêtre, je célèbre la messe chaque jour, privément. Mais je le fais en croyant que la communauté chrétienne peut s'unir, de façon invisible mais réelle, à ce que je célèbre pour elle et en portant ses intentions, surtout quand on me les confie. Et ma privation à moi, celle que j'offre, c'est celle du peuple chrétien -  c'est une blessure en effet d'en être privé, d'être privé de sa présence, de l'assemblée tout entière célébrante, à ce moment crucial de ma journée.

Je ne veux ici jeter la pierre à personne, bien entendu. Je peux comprendre les frustrations. Mais je ne suis pas complotiste, je ne crois pas à des velléités maçonniques, je ne suis pas sûr que le choix des évêques français soit exemplaire. Et il me semble que, de ces privations nécessaires, nous pouvons tirer de quoi grandir ensemble dans la foi. Mieux qu'en réclamant ce qui n'est jamais un dû, mais un don gratuit de Dieu, qu'il fait quand il veut et comme il veut...

vendredi 8 janvier 2021

Le baptême de Jésus, et le nôtre

 Les solennités de la Nativité du Seigneur se terminent avec, ce dimanche, l'épiphanie non plus des Mages, mais du baptême de Jésus. Un événement qui n'est plus de l'enfance du Christ, mais qui concerne encore sa "manifestation", son "dévoilement" (et donc, étymologiquement, son "épiphanie") au monde. Nous voyons, en l'occurrence dans l'épisode tel que rapporté par l'évangéliste Marc, Jésus se plier au baptême de Jean : étrange, puisqu'il n'a nul besoin de ce baptême qui était de conversion, un baptême donné dans le Jourdain pour laver les péchés. Mais Jésus entre dans ce baptême pour en transfigurer, déjà, la signification : désormais, c'est en lui qu'à travers les eaux, tout disciple sera baptisé, plongé. En lui, c'est-à-dire dans la destinée qu'il assume à partir de ce moment, lui que le Père désigne comme "le Fils de sa joie", une destinée d'épousailles avec la condition humaine, jusqu'à l'acceptation de la mort injuste et cruelle, jusqu'à la résurrection de la chair assumée.

Notre baptême commence donc dans ce geste inaugural. Il est le sacrement qui nous unit intimement à la destinée du Christ, qui nous donne de traverser la vie, ses épreuves, ses contradictions, ses injustices, dans la même dynamique et main dans la main avec lui. Jusqu'à la résurrection de la chair. Le baptême, cette plongée dans la mort de Jésus - car pour les chrétiens, l'eau baptismale fait mourir, elle figure, comme disent les Pères, le tombeau du Christ - nous donne de remonter avec lui, de resurgir, de ressusciter. On comprend bien, ici, que la foi chrétienne n'est pas une morale, n'est pas un catalogue de "valeurs", comme on entend trop souvent le dire, mais qu'elle est un salut. Une traversée. Une reprise de souffle, une reprise dans le Souffle. 

Tous les jours, rendre grâce pour le baptême. Il ne nous protège de rien, il ne nous épargne rien des contradictions de l'existence. Mais quelle puissance de résurrection ne comporte-t-il pas!

mardi 5 janvier 2021

Quidquid recipitur...

 Quidquid recipitur, admodum recipientis recipitur... Cette formule de la scolastique médiévale, reprise par saint Thomas d'Aquin au XIIIème siècle, ne devrait jamais nous quitter : elle est la clé qui nous permet de comprendre bien des difficultés relationnelles. "Tout ce qui est reçu, quoi que ce soit, est reçu sur le mode de celui qui reçoit - du récipient." Cela est vrai des choses matérielles : si vous versez de l'eau dans un vase, l'eau prendra la forme du vase, et pas l'inverse. Mais c'est également vrai des relations interpersonnelles. Si vous tenez à une personne hystérique des propos sensés, apaisants voire bienveillants, elle recevra ces propos sur le mode de l'hystérie. Si vous prêchez l'Evangile à des enfants, il sera reçu sur le mode de l'enfance - le plus juste, dit Jésus. Et vous pouvez multiplier les exemples qui montrent la véracité et le bon-sens de cette antique formule scolastique.

Comme souvent, le Moyen Âge est un trésor de sagesse!

dimanche 3 janvier 2021

Les savants étrangers

 On ne dit pas combien ils étaient - c'est une tradition postérieure qui a fixé leur nombre à trois, probablement parce qu'il y a trois cadeaux,  et leur a donné des prénoms. On ne dit pas non plus que c'étaient des rois, mais des "mages", c'est-à-dire des savants (entre astronomes et astrologues de leur époque). Si la tradition en a fait des rois, c'est pour souligner qu'ils représentent leurs peuples, ces mages venus d'Orient, de l'étranger, donc.

La lumière qui vient dans nos ténèbres est pour tous les hommes de tous les pays du monde : dès la Nativité, l'universalité du salut est ainsi soulignée. Elle suppose de ne pas figer notre foi chrétienne dans ses formes occidentales, dans sa "Tradition", comme disent certains, en ne voyant souvent qu'une tradition - la leur.

La lumière qui vient dans nos ténèbres n'est pas incompatible avec la recherche - c'est en scrutant le ciel que les mages ont repéré l'étoile. Comme on nous a bassinés, comme on nous bassine encore, avec cette supposée opposition entre "science" et "foi". Comme si, ni en l'une ni en l'autre, il n'y avait de doutes, de reprises, de légitimes divergences de vue! La présente pandémie nous le montre bien, pourtant, que de savants médecins ne sont pas toujours d'accord entre eux. Et qu'ils ne possèdent pas immédiatement la clé de l'énigme. Et qu'ils vont à tâtons dans leurs recherches sur ce satané virus. Les scientifiques véritables sont les premiers à savoir que la science n'est pas un bloc infaillible - toujours, pour être ce qu'elle doit être, elle se remet en question. La foi aussi, du reste : les théologiens le savent bien, qu'elle est toujours reprise à nouveaux frais. Science et foi, plus conniventes qu'on ne l'a dit, s'appellent l'une l'autre. Nous voyons les mages conduits à la foi à partir de leur recherche "scientifique", et la foi authentique demande aussi à être passée au crible de la critique des sciences - philologie, archéologie, philosophie, anthropologie, etc. - sauf à devenir un fondamentalisme dangereux.

Quant aux cadeaux, ils évoquent la nature véritable de l'Enfant : l'or reconnaît en lui le Roi des rois, le souverain véritable. L'encens vénère le Dieu présent en lui. La myrrhe, parfum d'embaumement, annonce sa sépulture - le Dieu roi ne révèlera cette divine gloire que dans la mort paradoxale de la Croix, vécue comme une offrande de tout lui-même.

Oh! Les mages nous apprennent beaucoup, eux qui surgissent au début de l'évangile de Matthieu. Ils nous convient à une méditation que ne résumeront  pas une fève croquée et une couronne portée pendant une journée!

Sainte fête de l'épiphanie!