dimanche 20 septembre 2026

"La magnifique injustice de l'amour"

 La liturgie de ce 25e dimanche ordinaire nous donne à entendre et à méditer cette incroyable parabole dite "des ouvriers de la dernière heure" (Mt 20, 1-16). Les deniers embauchés touchent à la fin de la journée le même salaire que les premiers, qui feront observer avoir eux, et en effet, "porté le poids du jour et de la chaleur". Mais... le salaire qu'ils touchent tous, les premiers comme les derniers, est et reste celui qui avait été convenu avec les premiers.

Le contexte est évidemment et d'abord celui de l'accueil des non-Juifs dans le salut promis par Jésus : les derniers venus, ce sont les "païens", promis par lui au même héritage que les "grands frères dans la foi, les frères aînés", comme les nommait le saint pape Jean-Paul II, nos frères juifs.

Mais la leçon est bien plus spirituelle encore : Dieu ne regarde pas à nos mérites pour calculer le salaire - ou le salut- qu'il offre à tous gratuitement, "par grâce", indépendamment des vertus accumulées. C'est qu'on ne saurait "acheter" ce qui est gratuit! La parabole pointe l'attention de l'auditeur vers la générosité du Père qui ne s'embarrasse pas de calculs et de comptabilités, mais donne tout, toujours, avec surabondance. Et c'est seulement la prise progressive de conscience de cette grâce qui est seule capable de retourner les coeurs et les vies vers ce Père de tout amour, et d'apprendre, en réponse, à rendre nos existences plus morales. La morale ne conditionne pas le salut. C'est l'inverse. 

Nous n'aurons jamais fini de nous émerveiller devant ce que la poétesse Marie Noël appelait si joliment "la magnifique injustice de l'amour" du Père. 

Rédigeant ces quelques notes, j'apprends par un coup de fil le décès d'Anne-Marie Hardy, née Cordier, la belle-mère d'Isabelle Pihart, secrétaire ici au Doyenné. Anne-Marie était une chrétienne exemplaire, soucieuse d'une vie spirituelle intense enracinée dans la prière, en même temps que d'engagements sociaux en cohérence avec sa foi. Elle s'est éteinte sereinement ce dimanche matin, vers 10h30, à l'âge de 90 ans, hospitalisée depuis quelques jours à Soignies et, comme vient de me le dire son fils, "pendant que sonnaient les cloches de la Collégiale"... Anne-Marie a été le témoin, au jour le jour, d'une foi qui s'émerveillait de la grâce et qui, si j'ose ainsi dire, "rendait grâce pour la grâce" dans sa vie de famille, sa vie professionnelle, sa vie paroissiale. En ce dimanche matin, c'est au Ciel qu'elle est partie célébrer le "festin des Noces de l'Agneau"!

lundi 14 septembre 2026

Martin, prêtre

 La cathédrale de Bruxelles était remplie de fidèles, hier dimanche 13 septembre après-midi. Elle était plus encore remplie de joie! Martin, frère bien-aimé que nous connaissons ici au Centre- Ville puisqu'il y vécu pendant plus d'un an en insertion pastorale, était ordonné prêtre par notre archevêque Mgr Terlinden. Vivre ainsi l'ordination d'un ami, pour le prêtre désormais âgé que je suis, c'est renouer avec la jeunesse de ma propre vocation, et cela n'est pas sans émotion. Le rituel est exemplaire. Il est prudent, d'abord : au début de la célébration, l'évêque demande aux responsables de la formation des prêtres si le candidat qu'on lui présente et qu'on lui demande d'ordonner en est "digne". La réponse n'est pas "oui" ou "non", mais précisément la suivante : "Ceux à qui il appartient d'en juger ont donné leur avis. En conséquence j'atteste qu'il a été jugé digne d'être ordonné"... On a pris beaucoup de précautions, recouru à beaucoup d'évaluations, opéré bien des discernements et le candidat dès lors a été "jugé digne". Mais l'erreur reste possible! (Je suis persuadé que, pour Martin, on n'est pas trompé!) Les geste, aussi, me rappelaient hier ce que j'ai moi-même vécu et reçu voici quarante-deux ans déjà : les mains imposées sur la tête par l'évêque puis les prêtres présents, la remise des ornements sacerdotaux, l'onction des mains, la remise par le Peuple de Dieu du calice et de la patène contenant le vin et le pain qui seront, au coeur de la journée du prêtre, offerts chaque jour pour devenir le Sang très précieux et le Corps ressuscité du Seigneur Jésus... Et puis, cette longue accolade par laquelle le nouveau prêtre est accueilli dans le presbyterium, car c'est ensemble, en frères unis à l'évêque, que nous portons en nous, et "dans des vases d'argile" comme ce fut rappelé, l'inestimable trésor que l'ordination nous confie.

Martin partira début octobre à Rome, où il poursuivra des études de maîtrise en théologie fondamentale à l'Université Pontificale Grégorienne - il y a des destinées plus sombres, et je l'envie un peu d'avoir ainsi le loisir d'approfondir encore et encore la théologie qui nourrit notre vie pastorale.

Aujourd'hui, je lui ai demandé de me bénir, et ce moment émouvant, vécu dans mon bureau, m'a comme ragaillardi, et peut-être même, qui sait, rajeuni!

lundi 7 septembre 2026

Kénose et mystique juive... Etty Hillesum, Simone Weil, Edith Stein

 Poursuivant mes travaux sur la kénose du Christ comme lieu essentiel de la Révélation de Dieu, je croise (ou plutôt je re-croise) les textes de quelques mystiques (appelons-les ainsi) juives contemporaines, parmi lesquelles Etty Hillesum. Certes, Etty n'a pas eu la vive conscience de la kénose "du Christ", mais elle a eu l'intuition d'un Dieu "kénotique", et cela parce qu'elle a vécu les affres et les tourments de la persécution anti-juive... Femme délurée, aimant la vie, cette Hollandaise a vu l'espace se rétrécir pour elle à mesure que s'imposaient les restrictions nazies : quartiers, puis parcs, puis commerces, puis rues interdits aux Juifs. Et, paradoxalement, son espace intérieur s'est agrandi et élargi pour accueillir en elle la contemplation de Dieu. Mais d'un Dieu lui aussi paradoxal : un Dieu faible, un Dieu qu'il faut, dit-elle, " aider", un Dieu dont l'attribut classique de toute-puissance se renverse, bref, un Dieu "de la kénose", du "vide de soi". Ce Dieu va constituer, et de plus en plus, l'horizon d'espérance d'Etty, jusqu'à sa déportation et son assassinat à Auschwitz en 1943, à l'âge de 29 ans. Voici un exemple de ce qu'elle ressent et écrit dans son "Journal" :

"Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qu'il est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les coeurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t'en demande pas compte, c'est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m'apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous..." (E. HILLESUM, Les Ecrits. Journaux et Lettres 1941-1943, tr. P. Noble, Seuil, 2008, p. 175.)  Nous voilà loin des idées de conquête ou de reconquête pour lesquelles on convoque quelquefois le Dieu des chrétiens...

J'ajoute que d'autres juives, autour des mêmes événements, développeront le même sentiment spirituel et des conceptions voisines, ainsi la philosophe Simone Weil (à ne pas confondre avec la femme politique française) et l'autre philosophe, Edith Stein, convertie elle au catholicisme et devenue religieuse sous le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix (aujourd'hui canonisée), également morte à Auschwitz. Que des femmes, juives, et confrontées au drame de la persécution nazie, aient développé ces points de vue, me semble important et digne d'analyse. Elles restent des lumières qui éclairent aujourd'hui encore la méditation théologique des chrétiens.

dimanche 30 août 2026

Monarchie ou République?

 Le récent décès du Roi Harald V de Norvège donne lieu à d'émouvantes démonstrations de gratitude à Oslo et partout dans ce Royaume du Nord. On resonge à l'émotion populaire qui a entouré la disparition du très-aimé Roi Baudoin, chez nous, en 1993 - voici donc trente-trois ans, et dimanche prochain 6 septembre, la messe de 11h00 sera célébrée à la Cathédrale à la mémoire de ce Souverain, en présence de membres de la Famille Royale. On resonge à la ferveur qui marqua les obsèques de la défunte Reine Elisabeth du Royaume Uni, voici peu de temps. Même si cela ne plaît guère aux Républicains, les Souverains d'Europe (il en reste une dizaine) sont généralement très aimés, très regrettés.

Pourquoi? Probablement parce qu'ils n'ont pas voulu être chefs de leur Etat, ce qui les distingue en premier des Présidents de la République, surtout chez nos voisins Français, Présidents élus après une campagne électorale quelquefois, souvent, presque toujours,  très âpre : chacun fourbit ses armes, la lutte est impitoyable, les débats de second tour sont acerbes, les sommes engagées pour vaincre sont importantes, etc. Chez nous, dans les monarchies constitutionnelles, rien de tout cela : le Roi (ou la Reine) n'ont eu que la peine de naître, ils n'ont pas à se faire valoir, à présenter un programme, à promettre monts et merveilles...  Je crois que cela change tout :  certes, ils n'ont pas, du coup, de pouvoir politique (nous sommes en démocratie), mais ils ont un pouvoir de "règne", un pouvoir d'influence, de conseil, de connaissance. Ils sont souvent mieux informés que quiconque sur l'état réel du Pays, par les entretiens qu'ils mènent avec une discrétion telle qu'on ne peut rien en révéler sauf à "découvrir la couronne", comme on dit. Irresponsables politiquement, ils sont une espèce de référence morale au-dessus des partis et des déchirements politiques.

Et n'est-ce pas de cela que nos pays ont besoin? Vous l'aurez compris : je suis monarchiste de coeur, considérant du moins que ce système convient absolument à un pays nué d'autant de différences culturelles, linguistiques et autres que le nôtre!  Bien sûr, il s'agit de respecter la démocratie (mais qui oserait dire que les régimes monarchiques ne sont pas démocratiques, voyez le Royaume Uni, berceau de la démocratie européenne!) Oui, je crois qu'au-delà des comptages et arbitrages politiques vécus à l'aune de la majorité des suffrages, une instance morale est nécessaire,  une espèce de recours,  qui incarne le bien commun et le rappelle. Oh, je ne suis pas naïf : je sais que, trop souvent, les familles régnantes se compromettent dans une presse "people" qui ne les grandit pas et ne leur apporte rien. Mais je crois au meilleur...

samedi 22 août 2026

"Plus catholique que le pape..."

 L'Evangile de ce dimanche nous rappelle l'épisode décisif durant lequel Jésus, à Césarée, déclare que "Simon fils de Jonas" est Pierre, parce qu'il bénéficie d'une "Révélation" du Père céleste qui lui a fait déclarer l'identité christique de son Maître, et que dès lors lui sont confiées "les clés du Royaume" par lesquelles il ouvre ou ferme l'entrée dans la communion ecclésiale.

Sur cette "pierre d'angle" s'édifie donc d'emblée une communauté, l' ecclesia Dei, Peuple de Dieu convoqué, assemblée sainte, hors laquelle il ne saurait y avoir de foi chrétienne : le christianisme n'est pas un exercice solitaire, il ouvre l'espace d'une communion. Mystère de l'Eglise : elle n'est pas un assemblage hétéroclite d'opinions diverses ni, à l'inverse, une espèce de communisme où tout le monde est prié de penser, de prier, d'agir pareil. Non : elle est une assemblée, pas un assemblage; une communion, pas un communisme! Cela suppose l'exercice synodal que le pape François appelait de ses voeux, et que continue à promouvoir son successeur Léon. A savoir : un dialogue infini, incessant, où l'on accepte de perdre son point de vue pour entrer dans celui de l'autre, et cela de façon réciproque. Aucune  unité n'est possible hors ce deuil de l'opinion personnelle, que l'on récupère alors enrichie de l'opinion d'autrui. Exercice difficile, certes, épuisant, souvent : mais s'accrocher à son point de vue sans vouloir le risquer ainsi, c'est courir au schisme, de façon inévitable. Le pape est le gardien de cet effort de communion, et nous pouvons être fiers du Pierre d'aujourd'hui, Léon. Sa fonction, en ce temps comme hier,  à lui qui détient les clés, consiste à ouvrir et à fermer, lorsqu'il constate que certains, prétendument plus ou mieux catholiques que lui, ne veulent pas de la communion ecclésiale. On vient, hélas, de le constater avec le nouveau schisme lefebvriste. Prétendre être "plus ou mieux catholique que le pape", pourtant, est souvent le signe qu'on n'est plus catholique du tout... Car Pierre est Pierre, aujourd'hui comme hier, et c'est sur lui que repose l'unité de l'Eglise.

mardi 18 août 2026

Guillaume de Saint-Thierry et le Musée Régional de Palerme

 Pendant mon séjour hospitalier, j'ai (re)lu en prenant des notes l'admirable "Lettre aux Frères du Mont-Dieu" du grand Guillaume de Saint-Thierry. C'est un ensemble de recommandations adressées à de jeunes religieux qui font profession de vie monastique, donc, de silence, d'obéissance, de chasteté, de pauvreté. Voici une petite perle :

" Une volonté orgueilleuse par habitude fait enfler l'esprit et laisse souvent le coeur dans une grande pauvreté. De là viennent vaine gloire, confiance en soi, négligence de Dieu, vantardise, désobéissance, mépris, présomption et autres maladies de l'esprit qui découlent ordinairement de l'enflure et de l'orgueil habituel."  (G. de SAINT-THIERRY, Lettre aux frères du Mont-Dieu, II, 223, trad. G. Giraud (Pléiade), Gallimard, 2019, p. 286.)

Hein?... A quel examen de conscience cela peut-il nous conduire! Dénoncer ainsi en nous "la volonté orgueilleuse par habitude" qui conduit le coeur à la plus grande pauvreté qui soit - car la pauvreté matérielle n'est rien, elle peut même être un bienfait, mais la pauvreté du coeur, sa sécheresse, quelle misère! On en décline les fruits vénéneux : oui, la vaine gloire. Oui, la confiance en soi et non d'abord en Dieu... A quel "cassage de gueule" spirituel cela peut-il en effet nous amener!


Je lis par par ailleurs que l'on a dérobé, au Musée Galleria Regionale della Sicilia à Palerme, entre autres oeuvres remarquables, la superbe "Vierge de l'Annonciation" peinte vers 1475 par le génie que fut Antonello da Messina.  J'avais eu l'occasion de me recueillir longuement, voici quelques années, devant ce chef d'oeuvre. On assassine, de jour en jour, ainsi, de petits bouts de la grande culture européenne...

mardi 4 août 2026

Ceuta, la question migratoire et la "destination universelle des biens"

 Ce qui s'est passé dans l'enclave de Ceuta est, disent les observateurs, probablement un coup monté par certaines puissances pour mettre dans l'embarras le Premier Ministre espagnol et dénoncer sa politique. On aurait ainsi - comble de cynisme - utilisé la pression migratoire pour tenter de contrer une vision dont on ne veut pas en Europe. C'est bien probable. N'empêche que cet événement dramatique et meurtrier relance la question migratoire. 

On peut se demander pourquoi l'Eglise catholique est favorable à un accueil raisonné et humanitaire des migrants dans nos pays - ainsi le manifestent les deux derniers papes François et Léon. La réponse est simple : dans son arsenal doctrinal, elle possède une conviction sociale répétée depuis les Pères de l'Eglise, et qu'elle nomme "la destination universelle des biens". Entendons : les biens de la terre sont à l'origine destinés à tous. Certes, la propriété privée de ces biens est légitime, mais seulement dans la mesure où elle ne contrarie pas un accès nécessaire de tous à ce qui permet la vie sur la terre : la nourriture et l'eau, la culture et l'éducation, le travail et la santé... Lorsque des migrants, privés chez eux en si grand nombre de ces biens élémentaires nécessaires à leur (sur)vie, viennent les chercher là où ces biens  se trouvent (chez nous), ils viennent chercher ce qui leur appartient autant qu'à nous, ce qui leur est destiné autant qu'à nous, qui en profitons et abusons de façon souvent égoïste.

Ce principe, énoncé déjà par les Pères, donc (en particulier Basile le Grand : "Ce que tu possèdes et que le pauvre n'a pas alors qu'il en a besoin autant que toi, songe que tu le lui as volé..."), puis avec force au début de l'enseignement social systématique de l'Eglise (en particulier dans l'Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII), fait intégralement partie de la foi catholique. Les papes ne sont donc pas d'effrayants gauchistes quand ils le rappellent, ils sont dans leur rôle et dans leur mission. Et si les responsables politiques de tous bords, au lieu de crier à l'invasion et de songer seulement à des mesures de refoulement, les écoutaient en essayant de trouver des solutions de partage des biens, l'humanité s'en trouverait grandie et apaisée.

dimanche 12 juillet 2026

La kénose du Christ, encore...

 Je profite de ma convalescence pour approfondir un sujet qui me tient à coeur depuis longtemps, comme je l'ai déjà dit : la "kénose" du Christ. Ce terme est emprunté au cantique du chapitre deuxième de la Lettre de Paul aux Philippiens qui, parlant du Christ, dit "qu'ayant la condition de Dieu, il n'a pas revendiqué comme une proie d'être à l'égal de Dieu, mais s'est vidé - en grec : ekenosen..." Que signifie ce "vide de soi de Dieu" dans le Christ, qui caractérise, si l'on prend cette hymne au sérieux, la révélation chrétienne? 

Aujourd'hui, arrêtons-nous à un autre terme difficile : le Christ, dit Paul, n'a pas considéré qu'être l'égal de Dieu était une "proie". Terme difficile - harpagmos - car presqu'unique dans la littérature grecque, il peut être considéré comme "proie à retenir" ou "proie à saisir". On a souvent privilégié la première acception, lisant l'hymne avec des présupposés qui lui sont pourtant postérieurs, à savoir l'affirmation nicéenne de la divinité de Jésus (325) - en ce sens, en effet, le Christ qui est Dieu ne s'est pas accroché à sa divinité en s'incarnant, en revêtant la condition humaine. Traduction possible, mais qui pose des problèmes : l'incarnation supposait-elle qu'il renonçât à la divinité, en tout ou en partie? Au regard de la foi catholique, en particulier des affirmations du Concile de Chalcédoine, sûrement pas! Il faut donc dans cette hypothèse penser une divinité du Christ pleine et entière, mais dont on ne fait pas "une proie à retenir" - un Dieu qui, en quelque sorte, ne s'accroche pas au fait d'être Dieu...

Des exégètes contemporains (Wénin, Di Pede) font observer qu'on peut lire cette hymne, et donc interpréter le terme harpagmos sans les présupposés de la préexistence divine de Jésus, qui, à l'époque de Paul, était déjà objet de foi, mais sans être aussi précisément définie. Dans ce cas, c'est Adam, comme souvent dans la littérature paulinienne, qui apparaît comme " l'anti-Christ", lui qui a cédé à la tentation de "devenir Dieu", de s'emparer de la divinité de Dieu, de son pouvoir et de sa connaissance, en cédant à la tentation du diable : "Vous serez comme des dieux..." En ce cas, harpagmos a plutôt la signification de "proie à saisir", "proie dont on rêve de s'emparer". Et la pleine humanité du Christ se révèle dans ce refus de s'emparer de Dieu pour accroître sa puissance.

Dans le premier cas, voici que s'esquisse à nos yeux une divinité dont on ne veut pas s'emparer pour établir sa puissance et ce refus contribue à révéler ce qu'est en elle-même cette divinité : une puissance où il n'y a pas de place pour la conquête. C'est ainsi que l'on peut comprendre la conclusion de l'hymne : "C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé". Ce qui élève le Christ et le fait participer à la divinité de Dieu, c'est son renoncement à faire de la divinité une proie à saisir. Dans l'autre cas, la divinité préexistante du Christ se donne à voir dans un effondrement d'elle-même, un "vide d'elle-même" précisément, une kénose, comme une proie qu'on ne veut pas garder à tout prix. Voilà qui bouscule nos représentations métaphysiques de la toute-puissance de Dieu...

Au nom d'un Dieu pareillement concerné par le "vide de lui-même", comment peut-on encore prétendre à des rêveries de chrétienté dominante ou conquérante? Il nous reste à tirer encore et encore les conséquences pastorales du mystère de la kénose!


mercredi 8 juillet 2026

Madame Le Pen, candidate...

 Or donc, dans un pays voisin et ami, des élections se préparent qui entendent nommer le "chef de l'Etat". Chez nous, dans les monarchies du Nord, nous sommes bien heureusement dispensés de cette corvée : le chef de l'Etat se contente de naître, on ne souhaite pas qu'il soit "de gauche", "de droite" ou "du milieu", qu'il soit ou non un génie politique ou autre, non, on lui demande d'être là, sans l'avoir choisi, sans faire campagne, de donner sa vie à cette noble tâche : guider l'Etat, le représenter, le défendre contre les attaques extérieures ou intérieures, rester neutre et libre face aux opinions politiques qui gouvernent tandis que lui, "règne mais ne gouverne pas."  Que voilà un sage système, qui nous économise des campagnes électorales sans fin, des gué-guerres de personnes plus encore que d'idées.

Et des surprises : voilà donc que Mme Le Pen, deux fois condamnée pour détournement d'argent public (européen, c'est-à-dire aussi votre et mon argent, celui de nos impôts...) déclare qu'elle est dès à présent candidate à ce poste suprême où il s'agit non seulement, comme chez nous, de régner, mais de gouverner!

C'est, vu d'ici, un mépris pour les institutions judiciaires de son Pays et une manière de dire que, toute candidate qu'elle est à préserver ces institutions, elle s'en fiche...

Allez comprendre... Je songe à De Gaulle, tiens,  ce soir : à Colombey, il doit comme on dit "se retourner dans sa tombe!" Non?

samedi 4 juillet 2026

Second retour d'hospitalisation...

 Rentré hier, donc, du second séjour en hôpital pour la pose d'une prothèse de genou (nous n'avons heureusement que deux genoux, et donc je peux espérer être maintenant tranquille de ce côté-là...) J'ai essayé de mettre à profit cette retraite forcée pour relire, stylo à la main, la formidable encyclique du pape Magnifica humanitas. Il y a bien longtemps que je n'avais pas eu accès à un texte aussi dense, aussi profond, aussi intelligent. La doctrine sociale de l'Eglise, depuis Léon XIII, y est reprise et amplifiée, et le pape dit la pertinence de cette doctrine pour répondre aux défis actuels et nouveaux notamment lancés par l'Intelligence Artificielle. Bien des domaines sont abordés, aussi graves les uns que les autres : la justice sociale et économique - est ainsi rappelée la subordination nécessaire du principe de propriété privée à la "destination universelle des biens". La question, récurrente, du concept de "guerre juste" et le douloureux constat du réarmement de nos pays, qui coûte cher et finit toujours par être plus menaçant que dissuasif. Et en filigrane ce rappel que le christianisme se propose comme une fraternité universelle fondée sur le salut en Christ, sur le don de sa vie que nous pouvons librement accueillir dans la nôtre et reverser dans nos propres choix d'existence. Ce texte est lumineux et inspirant - je souhaite du reste qu'il soit à la base des conférences du Carême 2027 que nous organiserons comme chaque année à la Cathédrale de Bruxelles.

J'ai aussi suivi le triste épisode des sacres épiscopaux par les lefebvristes et les quelques discours délirants qui tentent de les justifier : urgence, nécessité de "sauver les âmes", obéissance revendiquée au... pape, alors que précisément on lui tourne le dos et qu'on bafoue son autorité apostolique, etc. En jeu, rappelons-le, quelque chose de très sérieux : la succession apostolique, dont le seul successeur de Pierre, pour la Tradition catholique (les tradis, précisément, devraient le savoir...) est juge. Qui succède licitement aux apôtres de Jésus? Reconnaissons que la question n'est pas anodine, et on comprend que toute transgression de la discipline de l'Eglise, malgré les exhortations, entraîne une excommunication latae sententiae, automatique, donc, que le Magistère ne peut ensuite que constater. Redisons aussi, dans un sentiment d'espérance, que cette sanction extrême est considérée comme "médicinale" : elle devrait permettre une prise de conscience de la gravité des actes commis, conduire dès lors à la repentance et au retour à la communion ecclésiale. Peut-on espérer cela de la part de personnes qui estiment, comme tous les intégristes, d'une part qu'ils ont raison et, d'autre part, qu'ils sont les seuls à avoir raison? Pour le moment, en tous les cas, et le Dicastère pour la Doctrine de la Foi y a insisté, ils sont schismatiques, c'est-à-dire qu'ils ne sont plus catholiques et que certains des sacrements par eux conférés, comme le mariage ou la pénitence, sont non seulement illicites mais aussi invalides. Cela clarifie les choses et devrait inciter à la réflexion...

Le point de départ de tout cela, comme déjà dit dans un autre article de ce blog, c'est le refus par les lefebvristes de certains points du Concile Vatican II - la liberté religieuse, la liberté de la conscience morale, l'oecuménisme, le dialogue interreligieux, etc. - Seul un autre Concile pourrait remettre en cause ces constitutions, décrets et déclarations conciliaires et, en attendant cette occurrence tout de même improbable, ces points appartiennent désormais au contenu même de la foi catholique (l'opposition que l'on entend parfois à ce sujet entre "doctrinal" et "pastoral", à propos de Vatican II, ne tient guère : il y a évidemment de la doctrine dans la pastorale...) Concrètement, pour être catholique romain aujourd'hui, il faut promouvoir la liberté de pensée, de religion et de conscience, l'oecuménisme chrétien, le dialogue interreligieux, l'insertion dans les cultures diverses que la foi chrétienne traverse et féconde, mais dont elle s'enrichit également, etc. Et voilà précisément ce que ne supportent pas nos intégristes qui s'accrochent, disent-ils, à une "tradition" revendiquée comme intangible et figée, plus mortifère que pourvoyeuse de vie.

Le pape va tranquillement son chemin, avec douceur et fermeté. Aujourd'hui, à Lampedusa, il rappelle au monde l'urgence de traiter de façon digne et humaine la question migratoire : c'est l'un des dossiers délicats qui se trouvent sur la table de tous les gouvernements occidentaux et qu'on ne saurait régler péremptoirement, par de simples mesures de renvoi, surtout si l'on prétend justifier cette brutalité par la défense d'une soi-disant "identité chrétienne". L'identité chrétienne, c'est le Christ. Et, si je me souviens bien, l'un des critères donnés par le Christ pour entrer dans le Royaume qu'il annonce, c'est précisément l'accueil des étrangers : "J'étais un étranger, et vous m'avez accueilli..." (Mt 25). Oui, suivons le pape, ce pasteur éclairé qui guide très sûrement l'Eglise du Christ dans les dédales du monde contemporain.

mercredi 17 juin 2026

"Ne faites pas cela!"

 Le pape Léon vient de lancer un dernier appel aux membres de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX) qui souhaitent, début juillet, ordonner évêques quatre de leurs prêtres sans la permission de Rome. Cet acte, faut-il le rappeler, constitue aux yeux de l'Eglise Catholique et de son Droit canonique une faute grave, qui entraîne latae sententiae, c'est-à-dire automatiquement, et les évêques consécrateurs et les nouveaux ordonnés, conduisant une nouvelle fois cette fraternité dans le schisme, la dissidence d'avec l'Eglise catholique,  apostolique et romaine. Le pape pourrait lever cette excommunication en autorisant, même en dernière minute, cette ordination, mais il ne le fera visiblement pas. Pourquoi? Parce que cette décision manifeste, à l'évidence, que les actuels évêques et les prêtres de cette fraternité ne veulent pas reconnaître un certain nombre d'éléments décisifs du Concile Vatican II, comme l'oecuménisme ou le dialogue interreligieux, la liberté de pensée, le primat de la conscience morale et la liberté religieuse, etc. On le voit bien : il ne s'agit pas de billevesées comme la question ou non de l'acceptation du nouveau rituel de la messe, dit "de saint Paul VI" et encore moins de la célébration de la messe et des sacrements en langue latine.

La réception d'un Concile Oecuménique fait partie de la foi catholique et n'est pas négociable, comme ne furent pas négociables, par exemple, les positions ariennes au IVème siècle sur la nature divine du Christ, et leur rejet par le Concile de Nicée. On n'est plus "catholique" lorsqu'on renonce à la foi définie, siècle après siècle, Concile après Concile, par l'Eglise universelle.

Au moment où le monde a besoin d'unité, quel contre-exemple est donné là : d'autant que, selon la formule de Proudhon qu'il convient toujours de rappeler, "derrière toute politique, il y a une théologie." Et, disons-le, derrière cette théologie conservatrice, il y a une politique - qu'on aimerait ne plus jamais voir associée à la foi chrétienne.

jeudi 11 juin 2026

Le christianisme, incompatible avec la guerre. Le droit "de ne pas avoir à migrer"

 Discours très forts du pape Léon, d'abord à Barcelone, à la "Sagrada Familia" : le christianisme, martèle-t-il, est a l'opposé de la guerre.  Je crois que, même après seulement une année de pontificat, jamais le discours d'un pape n'aura été si opposé à toute forme de guerre - et depuis son apparition au Balcon de Saint-Pierre, et la formule (liturgique mais pas que) par lui lancée "urbi et orbi" : "La Paix soit avec vous!"

Discours très fort, aujourd'hui aussi, dans les îles espagnoles où s'échouent tant de migrants et tant d'histoires humaines fracassées par ces mouvements de population : certes il faut accueillir, répète Léon XIV, mais surtout il faut promouvoir une responsabilité internationale qui donnerait à toute personne "le droit de ne pas avoir à migrer", que ce soit à cause des guerres, des famines, des politiques injustes ou, bientôt et de plus en plus, des bouleversements du climat.

Quand nous votons, chez nous, au moins pour le Fédéral, demandons-nous aux candidats ce qu'ils vont faire, ce qu'ils vont investir, pour protéger ce droit des personnes à rester chez elles? C'est bel et bien de restreindre les entrées migratoires, mais si cela ne s'accompagne pas d'une responsabilité accrue  à en empêcher les causes principales, ne sommes-nous pas dans une épouvantable hypocrisie, dans un aveuglement collectif, dans un égoïsme effrayant ("Moi d'abord, et les autres, hein...")

Je suis fier de "mon" pape. Léon, d'un ton simple et décidé, dit l'Evangile. C'est son rôle, et qu'il nous dérange, et qu'il dérange les responsables des nations sur certaines questions décisives, c'est sa mission. Il l'accomplit avec une très grande dignité!

La kénose du Christ

 Je profite de ces jours de convalescence pour progresser dans la rédaction d'un essai auquel je tiens depuis longtemps, et qui portera sur "la kénose" du Christ. Terme peu répandu et peu usité dans le vocabulaire habituel des chrétiens, mais pourtant terme - et réalité - essentiels, il se calque en français sur le verbe grec ekenosen heauton que l'on trouve dans la Lettre de Paul aux Philippiens, au chapitre 2, lorsque Paul y annonce que le Christ, "subsistant en forme de Dieu", s'est "vidé lui-même"... Que signifie ce "vide de soi" du Christ? Touche-t-il son humanité seulement (disons, alors, son humilité d'homme) ou sa divinité elle-même? Dans ce dernier cas, qu'est-ce donc qu'une divinité ainsi "vidée", et vidée de quoi? Depuis les Pères de l'Eglise, en passant par les théologiens protestants, anglicans, orthodoxes et catholiques de la Tradition occidentale, cette expression a donné lieu à de nombreux commentaires, d'ordre doctrinal aussi bien que spirituel. Mon (petit) projet consiste non seulement à évoquer et à résumer ces divers points de vue, mais à montrer comment et combien cette "kénose" du Christ doit demeurer aujourd'hui un lieu essentiel de la Révélation du Dieu chrétien. Un Dieu qui "renonce", un Dieu pour lequel les attributs classiques de toute-puissance, d'immutabilité, d'immortalité, etc., sont vécus sur le mode paradoxal du retrait de soi, et non de l'affirmation péremptoire de soi. On entrevoit bien, me semble-t-il, les conséquences pastorales de cette méditation théologique : au nom d'un pareil Dieu, on n'annonce pas l'Evangile de n'importe quelle façon, on n'impose rien, on ne se met pas en avant, au nom d'un pareil Dieu, on refuse toute posture en surplomb et toute arrogance.

Oui, il y a à dire, et à... écrire : je progresse, lentement, cherchant la nuance et la tonalité. Bienheureuse convalescence, donc, qui me replonge dans l'exercice théologique.

dimanche 31 mai 2026

Repos forcé

 Je suis rentré vendredi d'un séjour hospitalier de trois semaines environ, pour la pose d'une prothèse de genou et la revalidation qui s'ensuit. Un repos forcé, avec d'abord l'expérience encore une fois de l'importance du "soin". Importance de se rendre compte que le corps n'est pas une enveloppe extérieure, mais qu'il est mon "moi" autant que mon esprit, mon âme ou mon coeur. Qu'en le laissant soigner, on laisse soigner aussi l'intégralité du "soi" - une intégralité qui nous échappe toujours, certes, mais qui est atteinte tout de même par le biais du soin hospitalier. Admiration, aussi, pour le personnel, médecins, chirurgiens, infirmiers, aides-soignants, etc. : malgré les contraintes, on perçoit leur attachement à ce métier pas comme un autre, si humain en quelque sorte, si divin aussi pour le croyant, le métier de "soigner", de "prendre soin". Et je me redis que nous avons tout de même en Belgique un magnifique réseau hospitalier, largement accessible, très performant : il faut, si j'ose dire, prendre soin des soins de santé, il faut préserver ce trésor si souvent menacé!

C'est l'occasion de lire, aussi : je me suis plongé dans "La Légende Dorée" de Jacques de Voragine, texte para-liturgique de la seconde moitié du XIIIème siècle, que je n'avais jamais pris le temps de lire de façon continue. Un trésor hagiographique et culturel de la foi chrétienne. Et puis, parmi d'autres lectures, j'ai lu avec avidité le récent petit essai de mon ami Benoist de Sinety, le doyen de Lille, essai intitulé "La cause du Christ" (Grasset). Benoist exprime là avec talent, et en quelques pages, une préoccupation que j'ai déjà évoquée sur ce blog : l'idéologisation du christianisme, son utilisation à des fins politiques de "reconquête"  nostalgique d'un passé soi-disant perdu, mais idéalisé. Et bien sûr, l'oubli de ce qu'est la foi chrétienne : le christianisme, c'est le Christ, son ouverture aux petits, aux délaissés, aux migrants, aux prisonniers, à ceux qui ne sont ni dans les normes ni dans les clous, ceux qui vivent dans ce que le pape François appelait "les périphéries". Il n'y a de christianisme que le Christ...

Fierté, enfin, d'entamer sur la fin du séjour la lecture de l'Encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV, fierté de savoir à la tête de l'Eglise un homme d'une telle ampleur de vue, d'une telle sagesse - le plus grand, sans aucun doute, parmi les actuels dirigeants du monde. Son plaidoyer pour la paix, qui marque depuis le début et marquera sans doute son pontificat tout entier, est un appel urgent, remarquable, raisonnable autant que profondément ancré dans la foi et l'espérance chrétiennes. Je ne m'étonne pas de voir ce texte vanté et loué partout, et non seulement à l'intérieur de l'Eglise. Il le mérite et, je le répète, fait la fierté des catholiques.

Enfin, rentré pour une convalescence rythmée par des exercices de kiné, j'attends l'autre séjour, dans trois semaines car, figurez-vous, j'ai comme tout le monde deux genoux, et le second mérite et recevra le même traitement que le premier. C'est un autre trait de cette expérience médicale : l'apprentissage, encore et encore, de la patience...

samedi 2 mai 2026

Des signes encourageants...

 Dans monde qui vire trop souvent à la violence guerrière, voici quelques signes encourageants. Récemment, la nouvelle archevêque de Canterbury, primat de l'Eglise anglicane, Sarah Mullally, a rencontré à Rome notre pape Léon XIV et ils ont ensemble prié pour la paix. Des divisions demeurent, certes, entre les deux Eglises, et notamment la question de la succession apostolique des évêques et celle, plus difficile encore, de l'ordination presbytérale et épiscopale de femmes - mais le fait que le pape ait reçu "la" nouvelle archevêque avec tous les honneurs dus à son rang et à sa fonction est un signe encourageant de rapprochement oecuménique. Peu de temps avant, le même pape avait reçu le Roi Charles III et la Reine Camilla, Souverains du Royaume Uni, en visite officielle - le Roi est également le Gouverneur de l'Eglise anglicane. Ils avaient aussi prié ensemble - tous ces signes vont dans le bon sens.

D'autant que le susdit Roi Charles, qui vient d'effectuer une visite d'Etat aux USA, a mobilisé l'attention des observateurs par ses discours "so british", marqués d'humour mais aussi de divergences de vues à l'égard de son homologue américain. Sur bien des points, il lui a rappelé l'attachement de la Grande Bretagne à l'OTAN, sa volonté de servir la paix et... à cette fin, comme Gouverneur, précisément, de l'Eglise anglicane et donc du christianisme anglo-saxon, fait un éloge de la foi chrétienne comme servante de la paix partout dans le monde.

Que voilà des signes encourageants...

mardi 28 avril 2026

Merci au pape Léon XIV

 Voici maintenant près d'une année que les Cardinaux électeurs ont choisi pour pape le Cardinal Robert Prevost. Voici près d'une année que nous ne pouvons que nous réjouir de ce choix. Le nouvel évêque de Rome cumule en effet de remarquables qualités personnelles : excellent théologien, dans la ligne de son grand patron Augustin, formidable polyglotte (anglais, bien sûr, sa langue maternelle, mais aussi espagnol - il fut évêque au Pérou -, français, italien, etc.) Cet homme est une intelligence sur deux pattes, mais avec la discrétion d'un vrai pasteur, qui veut d'abord et avant tout l'unité de son Peuple. Il assume entièrement l'héritage de son prédécesseur François, mais avec une retenue qui en quelque sorte l'ennoblit et lui assure tout le crédit nécessaire (accueil des personnes gays, relations cordiales avec les autres confessions chrétiennes - il vient de recevoir la nouvelle archevêque de l'Eglise anglicane, etc., et surtout affirmation constante et répétée d'une ligne géopolitique qui place la paix au centre du message évangélique, quoi qu'en disent ceux qui se revendiquent chrétiens et même catholiques pour mieux faire la guerre et dépenser des milliards à cette fin.)

Oui, cette homme me plaît, mélange de retenue et de fermeté, de rigueur morale et évangélique et de compassion, d'accueil et de sens pastoral.

Souvent quand même, on finirait par croire que c'est l'Esprit Saint qui préside aux choix du Conclave!

mercredi 22 avril 2026

J'ai vu pleurer le Grand Rabbin

 Dans le cadre du Jubilé de la Cathédrale, nous voulions absolument programmer une conférence et une action symbolique à propos du "Saint Sacrement du Miracle" qui aurait eu lieu ici en 1370 et a permis la persécution des familles juives de Bruxelles,  leur exécution par le feu et  la spoliation de leurs biens. J'avais sollicité le concours de mon ami le Père Robert Godding, jésuite, bollandiste, éminent historien (nous fûmes ensemble sur les bancs de l'Université en 1975...) qui nous a donné un exposé remarquable : la situation contextuelle de la vénération eucharistique au XIVème siècle, et le traitement des Juifs d'Europe à la même époque. La légende - car, définitivement, c'en est une ! - du miracle eucharistique, comme beaucoup d'autres, s'enracine dans ce double contexte qui ne plaide évidemment pas pour son authenticité historique. Ce qui en revanche est avéré, c'est que des familles juives ont été exécutées pour ces motifs supposés et que cela a été l'une des premières persécutions antijuives en Europe du Nord. Pendant plusieurs siècles, la Cathédrale (alors Collégiale) de Bruxelles a abrité le récit complaisant et jamais critiqué de ce supposé miracle, avec notamment dans les vitraux (et surtout ceux du XIXème siècle)  une représentation du "Juif" dont s'inspireront les caricatures nazies du XXème siècle et qui nourriront l'antisémitisme diffus des Catholiques... quelquefois jusqu'à nos jours.

Le Jubilé de la Cathédrale nous imposait de mettre un terme non pas à l'histoire, mais au récit qui en est fait, et de rétablir une vérité conforme au désir de fraternité affirmé entre autres par la déclaration "Nostra Aetate" du Concile Vatican II. C'est pourquoi, à la suite de la conférence du P. Godding, j'ai exprimé la décision des autorités catholiques de ne plus encourager, et même de ne plus permettre aucune dévotion publique à ce soi-disant "miracle du Saint-Sacrement" (et non pas au Saint-Sacrement lui-même, bien entendu). C'est pourquoi le Grand Rabbin Guigi et notre archevêque Mgr Terlinden ont dévoilé de nouvelles plaques qui non seulement dénoncent la persécution des Juifs consécutive à ce récit légendaire, mais en demandent pardon. 

Alors, devant le très grand nombre de personnes présentes, j'ai vu pleurer le Grand Rabbin, sincèrement ému de cette fraternité nouvelle qui s'ouvre à nous, évidemment loin des calculs politiques, mais reconnaissant pour une réconciliation entre frères qui se retrouvent, recommencent à s'apprécier et, finalement, enfin, à s'aimer...

"Vous êtes nos frères dans la foi, nos frères aînés!" (Saint Jean-Paul II, au grand Rabbin de Rome, lors de sa visite à la Synagogue de Rome).

lundi 20 avril 2026

Rodomont et les "rodomontades"

Rodomont est un personnage du "Roland amoureux" de Boiardo, censé être un Roi d'Alger belliqueux, altier et insolent - traits que lui conserve, dans son emprunt, le "Roland Furieux" de l'Arioste. Dès lors le terme français "rodomontade" en résume divers autres, qui sont à peu près synonymes : bravade, charlatanerie, crânerie, fanfaronnade, galéjade, jactance, mensonge, vantardise, etc.
J'écris ceci parce qu'il me semble que nous sommes tous accablés de rodomontades : à titre personnel, et parce que j'ai souhaité avec les autorités diocésaines de Bruxelles, une mise au point sur le "miracle eucharistique" dont le narratif très antisémite décore les vitraux de la Cathédrale - alors certains cercles dont je me demande s'il faut encore les appeler "catholiques" me traitent de tous les noms dans une "lettre ouverte". Mais je vois aussi les rodomontades fleurir dans la bouche du Président des Etats-Unis quand il s'adresse au Pape (excusez du peu) ou parle de lui.

"J'ai vu l'impie dans sa puissance se déployer comme un cèdre vigoureux.
Il a passé, voici qu'il n'est plus.
Je l'ai cherché, il est introuvable" (Ps 36, 36)

Voilà comment finissent toujours les rodomontades...

vendredi 17 avril 2026

La souffrance physique

 Depuis quelques mois maintenant, j'expérimente ce que peut être la souffrance physique à cause d'une gonarthrose - une arthrose du genou - qui va nécessiter (et heureusement) bientôt, le 11 mai prochain, une intervention chirurgicale. Malgré les antalgiques, de plus en plus puissants (certains opioïdes, c'est-à-dire à base de morphine), les douleurs sont aussi de plus en plus présentes et lancinantes, jour et nuit et pratiquement dans toutes les positions. J'ai pourtant cette chance : savoir qu'une intervention pourra prochainement soulager cet état de fait.

Et, donc, cela me fait méditer sur la pression que provoque, dans un psychisme que je ne pense pas douillet, ce genre de souffrance. Bien sûr, on peut l'offrir - et j'essaie de le faire, dans la prière quelquefois nue, hors des mots mais au milieu des maux! Pour tout : pour mes proches et mes amis, pour mes paroissiens et pour l'Eglise, pour les évêques et pour le pape, pour le monde et pour la paix, et ainsi de suite! Mais force est de constater que l'offrande ne soulage pas, et que la souffrance a des répercussions aussi sur le moral. Elle fait communier au mal, et ses terribles "pourquoi", avant de faire communier à la joie de Pâques!

Ma souffrance n'est pourtant pas grave - elle n'est pas le signe d'une maladie irréversible et mortelle, elle pourra, sans doute, être bientôt corrigée, et vraiment par rapport à la masse des souffrances mondiales auxquelles elle me permet de communier, elle n'est pas grand chose. Mais si... je ne peux m'empêcher de dire ce "si" : si l'on m'apprenait que rien ne peut l'atténuer, qu'elle durera malgré les antalgiques jusqu'à la fin de mes jours, qu'on ne peut rien faire contre elle - ce qui est le cas de certaines douleurs liées à d'autres pathologies que la mienne, oui, "si" : comment réagirais-je?

Je laisse ouverte la question, pour que l'on ne se contente pas d'y répondre de façon  idéologique, de façon toute faite ou pseudo-spirituelle. Je laisse ouverte la question pour qu'elle soit un objet de méditation...

samedi 11 avril 2026

Guerre et paix

 Il se pourrait bien que le grand défi à venir de la théologie catholique consiste à revisiter le dossier de "la guerre et la paix." La guerre a malheureusement toujours existé chez les humains, et une historienne comme la grande Hélène Carrère d'Encausse estimait qu'elle était leur condition habituelle, et que les plages de paix étaient de bienheureuses exceptions - la situation présente de la planète semble lui donner raison.

Les chrétiens ont depuis le début de leur existence été confrontés à cette question, d'autant que c'est surtout par les légions romaines que leur foi est arrivée à Rome puis dans l'Europe occidentale. Pourtant, le message du Christ était - et reste - à l'évidence un message pacifiste : "Heureux les artisans de paix" est l'une des béatitudes d'après le Discours sur la Montagne au début de l'évangile de Matthieu. Et le Christ recommande de se réconcilier toujours avec ses ennemis, jusqu'à proposer l'amour de ses ennemis comme l'un des idéaux du Royaume ("Moi, je vous dis : Aimez vos ennemis!") 

De nombreux théologiens ont tenté de concilier cet idéal chrétien avec les guerres qui semblaient inévitables, et ce autour du concept de "guerre juste" - ainsi saint Augustin, héritier en ce domaine comme en d'autres de la philosophie politique de Cicéron, estimait qu'une guerre pouvait être moralement "juste" si elle était une riposte proportionnée à une agression.

Les théologiens postérieurs ont justifié quelquefois des guerres au nom de ripostes supposées - ainsi saint Bernard, pourtant grand mystique, encourageant les croisades. Mais toujours l'idée de promouvoir la paix est restée comme un idéal profondément enraciné dans l'identité chrétienne. On sait, par exemple, les efforts incroyables déployés par le pape Benoît XV pour faire au plus vite cesser les massacres de la Première Guerre mondiale, et notamment les initiatives diplomatiques qu'il déploya auprès du dernier Empereur d'Autriche, le Bienheureux Charles, en ce sens - malheureusement, en vain. On saura de plus en plus et de mieux en mieux, à mesure que seront exploitées les archives concernant son pontificat, tout ce que le pape Pie XII a tenté de faire pour mettre fin au conflit mondial de 40-45. On se souvient du cri de saint Paul VI à l'ONU : "Jamais plus la guerre, jamais plus!" 

Le pape Léon XIV est dans cette ligne, lui qui appelle ce soir tous les catholiques à prier pour la paix, une paix plus que jamais menacée dans bien des endroits du monde : Moyen-Orient, Iran, Ukraine, Afrique de l'Est, etc. Il se heurte en cela, semble-t-il, au propos du va-t-en-guerre qui tient de lieu de Président des USA, propos suivis d'actes consternants. Il a, dit-on, évoqué cette situation - et les retombées de ces conflits au Liban du Sud, en particulier - lors de sa rencontre d'hier avec le Président français.

Nous ne pouvons que nous unir à la prière du pape, et comme lui demander que partout les négociations l'emportent sur les conflits armés, qui ne servent à rien, fauchent des vies innocentes par dizaines de milliers, coûtent en armements militaires des sommes délirantes qui seraient bien mieux employées autrement - bref, que la paix triomphe. Et oui, il appartient désormais aux théologiens de revoir encore et encore ce traité classique de la théologie politique, qui porte sur "la guerre et la paix", pour donner une nouvelle assise doctrinale à cette volonté clairement affichée du Saint Père.