Les larmes me sont venues aux yeux ce soir au moment de l'adoration du Saint Sacrement qui suit la commémoration de la Cène du Seigneur, au Jeudi Saint. Toutes les lectures et toutes les invocations, le rite aussi du "lavement des pieds" - impressionnant de voir notre archevêque, qui est très grand, s'agenouiller pour laver les pieds de quelques paroissiens - et enfin toute la liturgie convergent vers une logique : celle de l'amour offert. Le corps et le sang - l'existence entière - sont donnés en nourriture : peut-on aller plus loin dans l'offrande de soi? Voici un Dieu agenouillé devant l'homme, abaissé, offert, ouvert, oui, voici la logique de l'amour, du plus grand amour.
Dans des jours où tout nous raconte la logique inverse : celle de l'affrontement, de la conquête, de l'affirmation péremptoire de soi, de ses droits et privilèges, de son territoire - au mépris de ceux d'autrui. Voici la guerre érigée en norme de la vie, en héroïsme, comme si elle était autre chose qu'une impitoyable destruction de tout, un épouvantable gâchis dont personne ne sort vainqueur.
Oui, deux logiques s'affrontent et il faut choisir. On nous dira bien sûr que la première logique, celle du Christ, est naïve. Je crois au contraire qu'il faut du courage pour se dépouiller, se mettre à nu, s'exposer - "Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats", prophétisait déjà le "Serviteur" mystérieux d'Isaïe en lequel les chrétiens ont vu une préfiguration du Christ. Oui, dans cette logique-là, celle de l'amour, on ne se protège pas, et on va jusqu'à se laisser manger par des bouches indignes. Mais il n'y a là-dedans, encore une fois, rien de naïf : au bout du compte, c'est l'amour, et lui seul, cet amour-là, qui est pur don, c'est lui qui triomphe de la bête, la sale bête pourrissant l'humanité.
Voilà ce que ce soir, cette nuit, nous contemplons et adorons. C'est la "Voie" chrétienne qui exauce et exhausse l'humanité de l'homme : elle comble ses plus grandes aspirations, et elle l'élève.