samedi 18 avril 2020

Prière de Marie Noël pour ses médecins

A se murmurer, chaque soir, en ce temps de confinement, pour ceux et celles qui nous soignent, cette prière de la grande Marie Noël :


"Ayez pitié, mon Dieu, de ceux qui se sont chargés de la croix des autres, de ceux qui se sont faits sauveurs.
Sauveur de tous, donnez au médecin la lumière.
Eclairez-le dans l'obscurité d'autrui, pour qu'obligé de pénétrer dans le secret des corps et des âmes, il ne se trompe pas de route et ne blesse rien en passant.
Donnez au médecin l'amour, pour que, chargé de sa propre peine et sans refuge peut-être pour lui-même, il trouve toujours en soi une douceur, un abri, une force pour le désespéré qui l'attend.
Donnez au médecin la grâce, pour qu'en son plus mauvais moment, dans son incertitude, sa faiblesse d'homme, son trouble, il reste toujours assez sage, toujours assez bon, toujours assez pur, digne de la douleur sacrée dont la foi s'est donnée à lui.
Donnez au médecin la fidélité dans la miséricorde, pour qu'il n'oublie pas, n'abandonne jamais le moindre des misérables qui à lui se fie.
Donnez-lui la force, ô mon Dieu, pour que le poids de tous ne vienne pas trop l'accabler, pour que la détresse qu'il porte n'atteigne pas sa joie, pour que la blessure qu'il panse ne lui fasse pas mal."


(MARIE NOËL, Notes Intimes, p.46)

dimanche 12 avril 2020

Soir de Pâques, Emmaüs...

Au soir de Pâques, qu'est-ce qui a changé? Apparemment rien… le confinement est toujours là, les drames surviennent encore. "Et nous qui pensions qu'il serait le libérateur…" Comme on comprend les sentiments des disciples qui retournent, déçus, de Jérusalem à Emmaüs. L'histoire était trop jolie, trop pleine d'espérance, pour être vraie!
Le voyageur mystérieux qui fait route avec eux mettra du temps pour ouvrir les yeux de ces deux disciples… Il leur apprendra à lire, d'abord, ou plutôt à relire leurs saintes Ecritures pour appréhender enfin, avec leur cœur, ce qu'elles annoncent. Il rompra le pain devant eux…
Le texte, très finement, nous avait prévenus : au début du chemin, "leurs yeux étaient aveuglés, et ils étaient empêchés de le reconnaître"; mais, au moment de la fraction du pain, "leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent… mais lui disparut à leurs regards."
Au soir de Pâques, l'expérience chrétienne commence - et c'est l'expérience des disciples d'Emmaüs. Nos yeux sont encore aveuglés, il faudra un long cheminement avec ce voyageur mystérieux qui nous apprendra à lire et relire encore nos Ecritures saintes, à fréquenter les sacrements et en particulier celui du pain rompu et partagé, alors notre déception se changera en émerveillement, alors nous saurons la présence du Présent à nos côtés, sans plus avoir besoin de le voir.
"Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la Vie. Alleluia!"


Belle et sainte fête de Pâques à tous!

samedi 4 avril 2020

La "kénose" du Christ

Dès ce soir nous entrons, avec le "Dimanche des Rameaux et de la Passion", dans la Grande et Sainte Semaine. Les textes de la liturgie, ce soir et demain, en particulier les textes bibliques, sont d'une très grande richesse spirituelle.
Arrêtons-nous sur la "deuxième lecture", l'hymne de la Lettre de Paul aux Philippiens (Ph 2,6-11), l'un des textes les plus denses de la Révélation chrétienne.
Paul y parle du Christ, et probablement greffe-t-il sur son nom, par le biais d'une relative, une hymne déjà connue et chantée dans la communauté des chrétiens de Philippes. "Le Christ Jésus, lui qui subsistait en forme de Dieu - je traduis au plus près du grec - n'a pas considéré comme une proie à retenir d'être traité comme Dieu, mais il s'est vidé (en grec : ekenosen heauton, d'où le nom de "kénose" que l'on va donner à ce mouvement…), prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un homme, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort - une mort de croix. C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé…" (etc.)
En Christ, Dieu se présente à nous comme un mouvement de "vidange", de "vide de soi" - car si c'est bien le Christ Jésus qui est le sujet de cette hymne, il faut convenir que ce mouvement atteint Dieu lui-même, puisque le Christ est Dieu et "subsiste en forme de Dieu"...
De Dieu nous avons souvent des images de plein, de trop plein même : sa toute-puissance, son règne éternel, etc. nous semblent écrasants. Et voilà qu'en Christ, tout se retourne de ces attributs, comme on retourne un gant : la toute-puissance se révèle, se donne à connaître, dans la toute-faiblesse assumée de la Passion. Ce "vide" en Dieu est volontaire, et signe de son amour : il s'est mis plus bas que tout pour nous montrer qui il est, ce qu'il est.
Les conséquences sont immenses : au nom d'un tel Dieu, d'un Dieu pareillement "kénotique", on ne saurait envisager un christianisme de conquête, ou de reconquête, de pouvoir, d'affirmation péremptoire de soi, de détention absolue d'une vérité définitive sur tout, etc.
Au nom d'un Dieu pareillement kénotique, pareillement agenouillé devant l'homme, on s'agenouille soi-même devant l'autre.
Et cette attitude - cette attitude seulement - nous relèvera tous!
Belle et sainte Semaine!

samedi 28 mars 2020

Saint Jean, ch. 11

Demain, cinquième dimanche de Carême, autre évangile johannique, autre récit époustouflant : au chapitre onzième de l'évangile de Jean, le récit de la résurrection de Lazare.
Jésus appréciait  Lazare et ses sœurs, le texte le rappelle - Béthanie était une maison où il aimait à venir chez ces proches. On lui annonce la maladie du frère, Lazare, et, dans une conversation alambiquée que les disciples ont du mal à suivre, il dit d'abord que "cette maladie ne sera pas mortelle", et il ne change en rien le programme de ses journées! Puis, pressé de questions, il ajoute : "Lazare s'est endormi… Lazare est mort", mais là aussi il donne à entendre, comme pour la cécité de l'aveugle-né, que cela servira la gloire de Dieu.
Et il finit par se mettre en route pour trouver son ami "au tombeau depuis quatre jours déjà", et, bien sûr, à encourir le reproches des deux sœurs, Marthe d'abord et Marie ensuite : "Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort."
Objection première "contra Deum" : si Dieu était, s'il était là, présent en son Sauveur, nous ne pourrions plus mourir, les affres de la dégradation, de la maladie, de la séparation, nous seraient épargnées. On se moquerait du "Covid 19" et de ses sbires, les autres assassins de l'humanité, de notre si précieuse humanité, vouée - c'est tellement clair! - à l'encontre des autres espèces, à une sorte d'éternité naturelle.
A Marthe, Jésus répond par une parole : "Ton frère ressuscitera." Et par une autre, qui la double et l'actualise en quelque sorte : "Moi, je suis la résurrection et je suis la Vie. Tout homme qui vit et croit en moi, même s'il meurt, il vit. Crois-tu cela?"
Question à nous posée, au cœur de ce drame mondial que nous traversons… "Crois-tu cela?" On me permettra de penser ici, dans cette méditation, à tous ceux, toutes celles qui font des efforts désespérés, au prix de leur propre existence, pour retenir la vie qui s'en va. On me permettra de penser aux familles qui n'ont plus le droit de commencer seulement leur deuil en s'embrassant autour d'un cercueil… "Celui qui vit et croit en moi, même s'il meurt, il vit. Crois-tu cela?"
Arrive la petite Marie, la petite sœur, celle qui toujours pointe son nez après la grande Marthe : même reproche. Et Jésus, là, est, nous dit-on, ému au plus profond. Il est le Dieu qui compatit à nos deuils, il veut lui aussi voir la tombe de Lazare, malgré le nombre de jours passés depuis la mise au sépulcre - "Il sent déjà", lui a-t-on dit de façon on ne peut plus réaliste.
C'est que Jésus est non seulement ému, mais en colère. Il a entendu les réflexions de certaines personnes assemblées là, et qui mettent en doute son amitié réelle pour le mort : "Lui qui a ouvert les yeux de l'aveugle, ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir?" Tas d'imbéciles! Peut-on empêcher quelqu'un de mourir, quand l'heure est là?  Peut-on dire  que la vie, par des prolongements de magiciens, va devenir "immortelle"? Oh non bien sûr, ils n'ont rien compris à ce que Jésus apporte comme salut : ce salut n'empêche pas de mourir (ni du corona, ni du reste), il offre autre chose.
"Lazare, viens dehors!" Jésus fait quelque chose qu'il n'aurait pas voulu faire : il fait revenir Lazare sur ce bord-ci de la vie. Et pour le mort, ce n'est pas un cadeau : car, sorti de sa tombe, le pauvre homme va devoir "re-mourir" (et ce n'est déjà pas drôle de mourir une fois!) C'est un signe que Jésus veut donner à tous de la puissance de Vie qui habite en lui, qui va nous rechercher dans nos tombeaux, quels qu'ils soient.
"Déliez-le, dit-il encore, et laissez-le aller." On imagine ce mort-vivant ébloui par le soleil, qui va reprendre pied, pour un temps, dans le monde de l'ici-bas. Il aura été un signe de la puissance de Vie que Jésus offre à tous. Une puissance de liberté : "Déliez-le", indique non seulement qu'il faut lui enlever les bandelettes qui enserraient son corps défunt, mais qu'il faut lui laisser vivre, maintenant, cette grande et neuve liberté que nous offre la mort - y songeons-nous assez, nous qui ne la voyons que comme un drame de séparation?
Evangile encore baptismal : l'eau du baptême, disent les Pères, c'est notre tombe, nous nous y engouffrons pour mourir à la vie terrestre et ressusciter avec le Christ à une vie nouvelle. Non pas, comme pour Lazare, une "resucée" de vie terrestre, mais la Vie enfin débarrassée de la mort, la Vie éternelle.

jeudi 26 mars 2020

Petit virus, grands effets...

Nous ne savions pas d'où viendrait l'effondrement, mais nous étions nombreux à l'attendre, car il était inévitable.
Les discours, même scientifiques, même exacts, même précis, restaient lettre morte : des discours de Cassandre, qui ne prévoit que le pire et n'est pas entendue, évidemment.
Il fallait quelque chose, une catastrophe, et la machine était si bien huilée que nous ne pensions pas qu'elle pût venir : les Etats se surveillaient, se tenaient en respect, quelquefois se menaçaient. La crise des migrants servait de combustible - l'Europe là-dedans a payé cher, et continuera de payer cher,  sa trahison en "vendant" en quelque sorte ces pauvres gens à la Turquie, qui nous les rend, une fois la somme empochée. Traîtrise pour traîtrise - en attendant, c'est la Grèce qui paie la première addition, dans les îles du  Dodécanèse jouxtant le vieil ennemi de toujours.
Il aura fallu une poussière, invisible à l'œil nu, un virus - même pas un animal - qui se propage à la vitesse de l'éclair et ne connaît pas de frontières.
Et tout s'écroule.
On ferme!
On ferme tout : écoles, industries, restaurants et cafés, églises et temples, et même le Vatican. Finis, les voyages d'agrément et même de travail. On ferme tout, vous dis-je!
Restez chez vous!
Et, de fait, c'est dans l'immédiat la meilleure chose à faire : rester chez soi, retrouver l'autarcie, la solidarité basique des voisinages, la chaleur d'un sourire envoyé de loin.
Et nous avons de la chance : imaginez cela sans les réseaux sociaux, par exemple au XIXème siècle, sans téléphone, sans télévision, sans informatique, sans internet, sans… rien!
Les conséquences? Incommensurables. Rien ne sera jamais plus comme avant : des pans entiers de l'économie mondialisée vont nécessairement s'effondrer, la géo-politique en sera durablement revisitée, les habitudes de vie, bouleversées.
Est-ce un mal? Ne qualifions pas trop vite le changement. Mais notons-le : c'est un tournant, un tournant majeur de la civilisation humaine.

dimanche 22 mars 2020

Saint Jean, ch.9...

Cette année, nous lisons aux troisième, quatrième (aujourd'hui) et cinquième dimanches de Carême de longs chapitres de l'Evangile de Jean. Ainsi, le récit en Jn 9 de la guérison de l'aveugle-né.
Certes, il y a le fait historique : Jésus a guéri un aveugle qui jamais n'avait vu, un aveugle de naissance. Mais comme souvent en saint Jean, derrière le fait se donne à vivre une autre épaisseur : cet aveugle, c'est nous, c'est l'entière humanité qui, de naissance, peine à voir. Plus une affaire d'aveuglement que de cécité…
Dès le départ du récit, les disciples voudraient ramener Jésus vers de la culpabilité : qui est coupable, dans cette histoire, les parents de cet homme ou lui-même, pour qu'il soit né aveugle? Oh, il nous arrive bien souvent aussi de chercher des coupables et des culpabilités dans nos histoires de maladies - attendons que le confinement soit passé, on verra des têtes tomber, comme si les épidémies n'avaient pas toujours été là! Jésus répond vite, et franchement : personne n'est coupable. Ce n'est pas vers l'arrière qu'il faut regarder, mais vers l'avant : cet homme est là, devant eux, aveugle, "pour que soient manifestées les œuvres de Dieu"...
Et l'œuvre de Dieu, c'est une œuvre de salut. Jésus mêlant sa salive à de la boue (j'imagine qu'aucun ophtalmo contemporain ne serait d'accord sur cette technique) applique ce remède sur les yeux de l'aveugle, et lui dit d'aller se laver dans la piscine de "Siloé" (c'est-à-dire : l'Envoyé). L'homme obtempère, et revient, guéri.
Mélange du terreau humain et de la salive divine : c'est Jésus, l'Envoyé de Dieu, qui a guéri l'aveugle pour en effet manifester "les œuvres de Dieu".
Et cela suscite une espèce de procès : a-t-il fait cela dans les règles (c'était un jour de sabbat)? Pour qui se prend-il? Pour qui le prend-on? On va jusqu'à convoquer les parents du pauvre aveugle guéri et on les terrorise quasiment…
Jésus, le juste Juge, va dire la vérité de ce procès spirituel : lui, l'Envoyé, est venu pour que ceux qui croyaient voir soient plongés dans les ténèbres et pour que voient ceux qui ne voyaient pas… Autre manière encore de parler des "œuvres de Dieu" ainsi manifestées.
Evangile baptismal bien sûr : l'aveugle s'est lavé dans l'eau de l'Envoyé, et le baptême, dans les premières générations chrétiennes, sera longtemps appelé "le sacrement de l'illumination". Evangile de scrutin pour les catéchumènes : veulent-ils, par le baptême, quitter leurs ténèbres et se tourner vers la vraie lumière, qui est le Christ?
Le confinement nous pèse : il risquerait, si l'on n'y prend garde, de nous racrapoter, de nous replier sur nous-mêmes. Mais je l'ai dit déjà dans un post précédent : il peut aussi nous donner le temps de nous ouvrir à la lumière intérieure, et de nous retourner vers l'hôte qui nous attend en nous-mêmes pour nous guérir de nos aveuglements.

lundi 16 mars 2020

Que faire du confinement? Sortir "à l'intérieur"...

Nous voilà confinés et, pour paraphraser la Bible, "pour combien de temps, nul d'entre nous ne le sait"... Confinés, priés de rester chez soi.
Et même les activités les plus sacrées, celles qui eussent pu nous faire sortir de chez nous - songeons, pour les chrétiens, aux messes, aux conférences de carême, aux concerts spirituels, aux rencontres catéchétiques, etc., oui, tout ce qu'il y a de mieux argumenté, le voilà interdit : même les rencontres entre amis, mêmes les repas conviviaux.
Contraints au chez soi.
Qu'est donc ce "chez soi"?
Oh, une vie domestique, sans doute : repas, vaisselle, entretien de tous les jours, lecture des journaux et regard sur la télé, et aussi, pour beaucoup, la "toile", les réseaux sociaux, tout ça, oui…
Mais si ce confinement était une chance, enfin une, de descendre dans le "chez soi" intérieur - d'aller dans les profondeurs insoupçonnées, là où l'on ne s'enfonce guère, voire jamais, sauf avec une certaine terreur? Car il y faut du temps, du loisir - et le loisir, ça y est, maintenant, nous l'avons, il nous est imposé! Car il y faut surtout de l'audace, et c'est là que tous nos faux-fuyants ne feront pas le poids : va, n'aie pas peur de descendre en toi-même, en tes profondeurs et tes obscurités.
Tu n'y es pas seul(e).
La rencontre décisive, celle qui change tout, pourrait bien se jouer là, et maintenant!