dimanche 5 avril 2026

La joie de Matthias

 Il étaient vingt, dans la nuit de la Cathédrale, vingt jeunes qui attendaient que la lumière du Cierge Pascal peu à peu dissipe les ténèbres extérieures et le monceau d'ombre de leur coeur. Depuis deux ans, ils cheminaient vers cette nuit très sainte durant laquelle l'eau baptismale les engloutirait et tout ensemble ouvrirait en eux une Vie nouvelle, la Vie du Ressuscité.

Aux questions de l'évêque qui les invitait à renoncer au mal, au péché et au Diable, et à croire de tout leur coeur en Dieu Père, Fils et Esprit, ils ont répondu "oui" avec force et détermination. Et l'eau a ruisselé sur leur tête.

J'ai vu Matthias, un grand jeune de vingt ans, mêler ses pleurs de joie à cette eau baptismale, comme si une source en lui venait de se révéler.

Ah! La joie de Matthias, elle me sourira longtemps!

vendredi 3 avril 2026

Les Impropères du Grand Vendredi

 Grande assemblée, ce soir, à la Cathédrale, et grand recueillement, pour la vénération de la Croix, tandis que s'élève doucement le chant interprété par les "Voces Desuper" des Impropères : le reproche de Dieu. "Mon peuple, que t'ai-je fait? En quoi t'ai-je contristé?" Dieu y rappelle ses bienfaits, qui sont de libération et de salut, et les oppose à l'inique traitement du Christ vilipendé, bafoué, mis en croix, assassiné. Pendant la longue plainte, une litanie tout aussi longue de fidèles qui viennent embrasser la Croix - de quoi donc, ai-je alors pensé, sont-ils porteurs? Quelles croix personnelles viennent-ils ainsi unir à la Croix dressée sur le monde? Un bout de la misère universelle s'égrène là, dans le silence et bientôt la pénombre de la Cathédrale, quelque chose du mystère humain se déroule devant nos yeux : la souffrance de l'homme est embrassée par la souffrance de Dieu, car, lorsqu'ils embrassent la Croix,  c'est la Croix qui les embrasse.

Oh! Mystère de Pâques!

Mystère des Mystères!

Mystère de douleur et de joie!

jeudi 2 avril 2026

Deux logiques

 Les larmes me sont venues aux yeux ce soir au moment de l'adoration du Saint Sacrement qui suit la commémoration de la Cène du Seigneur, au Jeudi Saint. Toutes les lectures et toutes les invocations, le rite aussi du "lavement des pieds" - impressionnant de voir notre archevêque, qui est très grand, s'agenouiller pour laver les pieds de quelques paroissiens - et enfin toute la liturgie convergent vers une logique : celle de l'amour offert. Le corps et le sang - l'existence entière - sont donnés en nourriture : peut-on aller plus loin dans l'offrande de soi? Voici un Dieu agenouillé devant l'homme, abaissé, offert, ouvert, oui, voici la logique de l'amour, du plus grand amour.

Dans des jours où tout nous raconte la logique inverse : celle de l'affrontement, de la conquête, de l'affirmation péremptoire de soi, de ses droits et privilèges, de son territoire - au mépris de ceux d'autrui. Voici la guerre érigée en norme de la vie, en héroïsme, comme si elle était autre chose qu'une impitoyable destruction de tout, un épouvantable gâchis dont personne ne sort vainqueur.

Oui, deux logiques s'affrontent et il faut choisir. On nous dira bien sûr que la première logique, celle du Christ, est naïve. Je crois au contraire qu'il faut du courage pour se dépouiller, se mettre à nu, s'exposer - "Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats", prophétisait déjà le "Serviteur" mystérieux d'Isaïe en lequel les chrétiens ont vu une préfiguration du Christ. Oui, dans cette logique-là, celle de l'amour, on ne se protège pas, et on va jusqu'à se laisser manger par des bouches indignes. Mais il n'y a là-dedans, encore une fois, rien de naïf : au bout du compte, c'est l'amour, et lui seul, cet amour-là, qui est pur don, c'est lui qui triomphe de la bête, la sale bête pourrissant  l'humanité.

Voilà ce que ce soir, cette nuit, nous contemplons et adorons. C'est la "Voie" chrétienne qui exauce et exhausse l'humanité de l'homme : elle comble ses plus grandes aspirations, et elle l'élève.

dimanche 29 mars 2026

"Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue..."

 Ce matin, le Cardinal Patriarche de Jérusalem et le Custode de Terre Sainte ont été empêchés par les forces de police israëlienne de pénétrer dans la Basilique du Saint Sépulcre pour y célébrer la liturgie des Rameaux. C'est la première fois depuis des siècles qu'une pareille interdiction s'impose à des responsables religieux en ce lieu, sous le prétexte d'un "temps de guerre" qui change la donne et la liberté de culte.

Une honte, une de plus.

La violence de l'Etat s'oppose ainsi à  un discours de paix ou de pacification, comme si seule la guerre et sa logique devaient prévaloir sur les tentatives de réconciliation.

Mais... comme le chantait le poète Aragon, "contre les violents tourne la violence" et il ajoutait "Dieu! le fracas que fait un poète qu'on tue!"  La religion, celle du Christ, est du côté de la poésie, toujours, de la faiblesse assumée, des armes déposées, des mains tendues vers l'adversaire, de la négociation, de l'amour enfin espéré, recherché, voulu pour lui-même, pour les peuples, pour le monde, pour le bien de la terre. Les logiques guerrières ne l'emporteront jamais sur celles-là - ce qui subsistera, c'est la volonté de paix. Un poète qu'on tue fera toujours plus de fracas que mille bombardiers...

samedi 28 mars 2026

Jésus serait-il allé à Monaco?

 Les réseaux sociaux sont aujourd'hui la version informatique du Café du Commerce d'autrefois. Chacun y trouve la possibilité de dire son avis, même si cet avis est peu informé, peu pertinent ou même quelquefois injurieux, sur des thèmes non maîtrisés... Bon. Sujet d'aujourd'hui : la visite du pape Léon XIV à Monaco. Une visite qui surprend et qui irrite certains : que venait-il faire, ce pape prompt à exalter les pauvres, dans cette principauté d'hyper-riches? Et on lit même ceci : Jésus serait-il allé, lui, à Monaco?

Eh bien je réponds? Et je réponds "oui". Jésus n'est-il pas descendu loger chez Zachée, le publicain collecteur d'impôts, frauduleusement enrichi, et pour cela même détesté de ses concitoyens (Lc 19)? On nous dit bien : "Voyant cela, tous murmuraient et disaient : Il est allé loger chez un pécheur!" Mais nous savons que cette visite a converti Zachée et lui a inspiré une toute nouvelle générosité...

Outre le fait que la Principauté Souveraine de Monaco est, constitutionnellement, un Etat catholique, le fait que le pape s'y rende a l'allure d'une visite à l'une de ces "périphéries" que son prédécesseur François affectionnait. Car l'hyper-richesse peut vite devenir une forme de grande pauvreté spirituelle. Et elle doit être, elle aussi, évangélisée.

Ce que j'ai vu et entendu de cette visite du Saint Père, aujourd'hui, à Monaco, les discours en particulier du pape et du Prince, ne disaient pas le contraire. Bien sûr ce sont des discours, mais... qui sait ce qui a été semé là comme promesse?

samedi 21 mars 2026

Memento mori, la douce mémoire de la mort

 Les Anciens disaient : "Memento mori", "Souviens-toi que tu vas mourir". Dans les banquets luxueux de l'antiquité romaine, certains faisaient apporter un squelette pour l'exhiber devant les convives et ainsi leur rappeler le caractère éphémère de ce qu'ils pensaient être le bonheur.

Le christianisme va plus loin - nous en prenons conscience avec le long récit de la résurrection de Lazare en ce cinquième dimanche du Carême, tout le onzième chapitre de l'évangile de Jean. Jésus s'y montre plus fort que la mort corporelle, même quand elle a fait son oeuvre "depuis quatre jours déjà", au point que le cadavre...sent! La décomposition a beau être présente, la puissance de Vie qui est en Jésus est plus forte qu'elle! La mort inévitable n'est plus la fin de tout, mais un passage vers autre chose.

Frère Jean, dans un beau petit livre : "L'ascèse, la mémoire de la mort nous permettent de relativiser nos certitudes, de nous libérer des phénomènes, des causes, d'être orientés vers la Lumière incréée. Pour revenir à la mémoire de la mort : la mort à l'existence précède la naissance. La mort de l'ego permet à la vie de naître. Par la grotte de Bethléem le Rien se fait Tout. Par la grotte du Golgotha le Tout se fait Rien. La mort est un creuset, la mort est un passage obligé dans lequel l'homme est nu, seul, face à lui-même."

(Frère JEAN, La prière du coeur, Actes Sud, 2023, p. 94)

lundi 16 mars 2026

"Dieu ne se laisse pas enrôler par les ténèbres"

 Hier dimanche 15 mars, lors d'une homélie dans une paroisse romaine (Paroisse du Sacré-Coeur à Ponte Mammolo), le pape Léon XIV a une fois encore condamné ceux qui veulent justifier la guerre en recourant à... Dieu. Après avoir dénoncé "l'absurde prétention de résoudre les problèmes par la guerre", il ajoutait : "Certains tentent même d'impliquer Dieu dans ces décisions funestes, mais Dieu ne se laisse pas enrôler par les ténèbres."

Vendredi dernier 13 mars, à la Pénitencerie Apostolique, il avait dénoncé "les chrétiens qui portent de graves responsabilités dans les conflits armés" et souhaité "qu'ils aient l'humilité et le courage de faire un sérieux examen de conscience et de se confesser..."

On ne saurait être plus clair!