Je profite de ma convalescence pour approfondir un sujet qui me tient à coeur depuis longtemps, comme je l'ai déjà dit : la "kénose" du Christ. Ce terme est emprunté au cantique du chapitre deuxième de la Lettre de Paul aux Philippiens qui, parlant du Christ, dit "qu'ayant la condition de Dieu, il n'a pas revendiqué comme une proie d'être à l'égal de Dieu, mais s'est vidé - en grec : ekenosen..." Que signifie ce "vide de soi de Dieu" dans le Christ, qui caractérise, si l'on prend cette hymne au sérieux, la révélation chrétienne?
Aujourd'hui, arrêtons-nous à un autre terme difficile : le Christ, dit Paul, n'a pas considéré qu'être l'égal de Dieu était une "proie". Terme difficile - harpagmos - car presqu'unique dans la littérature grecque, il peut être considéré comme "proie à retenir" ou "proie à saisir". On a souvent privilégié la première acception, lisant l'hymne avec des présupposés qui lui sont pourtant postérieurs, à savoir l'affirmation nicéenne de la divinité de Jésus (325) - en ce sens, en effet, le Christ qui est Dieu ne s'est pas accroché à sa divinité en s'incarnant, en revêtant la condition humaine. Traduction possible, mais qui pose des problèmes : l'incarnation supposait-elle qu'il renonçât à la divinité, en tout ou en partie? Au regard de la foi catholique, en particulier des affirmations du Concile de Chalcédoine, sûrement pas! Il faut donc dans cette hypothèse penser une divinité du Christ pleine en entière, mais dont on ne fait pas "une proie à retenir" - un Dieu qui, en quelque sorte, ne s'accroche pas au fait d'être Dieu...
Des exégètes contemporains (Wénin, Di Pede) font observer qu'on peut lire cette hymne, et donc interpréter le terme harpagmos sans les présupposés de la préexistence divine de Jésus, qui, à l'époque de Paul, était déjà objet de foi, mais sans être aussi précisément définie. Dans ce cas, c'est Adam, comme souvent dans la littérature paulinienne, qui apparaît comme " l'anti-Christ", lui qui a cédé à la tentation de "devenir Dieu", de s'emparer de la divinité de Dieu, de son pouvoir et de sa connaissance, en cédant à la tentation du diable : "Vous serez comme des dieux..." En ce cas, harpagmos a plutôt la signification de "proie à saisir", "proie dont on rêve de s'emparer". Et la pleine humanité du Christ se révèle dans ce refus de s'emparer de Dieu pour accroître sa puissance.
Dans le premier cas, voici que s'esquisse à nos yeux une divinité dont on ne veut pas s'emparer pour établir sa puissance et ce refus contribue à révéler ce qu'est en elle-même cette divinité : une puissance où il n'y a pas de place pour la conquête. C'est ainsi que l'on peut comprendre la conclusion de l'hymne : "C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé". Ce qui élève le Christ et le fait participer à la divinité de Dieu, c'est son renoncement à faire de la divinité une proie à saisir. Dans l'autre cas, la divinité préexistante du Christ se donne à voir dans un effondrement d'elle-même, un "vide d'elle-même" précisément, une kénose, comme une proie qu'on ne veut pas garder à tout prix. Voilà qui bouscule nos représentations métaphysiques de la toute-puissance de Dieu...
Au nom d'un Dieu pareillement concerné par le "vide de lui-même", comment peut-on encore prétendre à des rêveries de chrétienté dominante ou conquérante? Il nous reste à tirer encore et encore les conséquences pastorales du mystère de la kénose!