dimanche 20 septembre 2026

"La magnifique injustice de l'amour"

 La liturgie de ce 25e dimanche ordinaire nous donne à entendre et à méditer cette incroyable parabole dite "des ouvriers de la dernière heure" (Mt 20, 1-16). Les deniers embauchés touchent à la fin de la journée le même salaire que les premiers, qui feront observer avoir eux, et en effet, "porté le poids du jour et de la chaleur". Mais... le salaire qu'ils touchent tous, les premiers comme les derniers, est et reste celui qui avait été convenu avec les premiers.

Le contexte est évidemment et d'abord celui de l'accueil des non-Juifs dans le salut promis par Jésus : les derniers venus, ce sont les "païens", promis par lui au même héritage que les "grands frères dans la foi, les frères aînés", comme les nommait le saint pape Jean-Paul II, nos frères juifs.

Mais la leçon est bien plus spirituelle encore : Dieu ne regarde pas à nos mérites pour calculer le salaire - ou le salut- qu'il offre à tous gratuitement, "par grâce", indépendamment des vertus accumulées. C'est qu'on ne saurait "acheter" ce qui est gratuit! La parabole pointe l'attention de l'auditeur vers la générosité du Père qui ne s'embarrasse pas de calculs et de comptabilités, mais donne tout, toujours, avec surabondance. Et c'est seulement la prise progressive de conscience de cette grâce qui est seule capable de retourner les coeurs et les vies vers ce Père de tout amour, et d'apprendre, en réponse, à rendre nos existences plus morales. La morale ne conditionne pas le salut. C'est l'inverse. 

Nous n'aurons jamais fini de nous émerveiller devant ce que la poétesse Marie Noël appelait si joliment "la magnifique injustice de l'amour" du Père. 

Rédigeant ces quelques notes, j'apprends par un coup de fil le décès d'Anne-Marie Hardy, née Cordier, la belle-mère d'Isabelle Pihart, secrétaire ici au Doyenné. Anne-Marie était une chrétienne exemplaire, soucieuse d'une vie spirituelle intense enracinée dans la prière, en même temps que d'engagements sociaux en cohérence avec sa foi. Elle s'est éteinte sereinement ce dimanche matin, vers 10h30, à l'âge de 90 ans, hospitalisée depuis quelques jours à Soignies et, comme vient de me le dire son fils, "pendant que sonnaient les cloches de la Collégiale"... Anne-Marie a été le témoin, au jour le jour, d'une foi qui s'émerveillait de la grâce et qui, si j'ose ainsi dire, "rendait grâce pour la grâce" dans sa vie de famille, sa vie professionnelle, sa vie paroissiale. En ce dimanche matin, c'est au Ciel qu'elle est partie célébrer le "festin des Noces de l'Agneau"!

lundi 14 septembre 2026

Martin, prêtre

 La cathédrale de Bruxelles était remplie de fidèles, hier dimanche 13 septembre après-midi. Elle était plus encore remplie de joie! Martin, frère bien-aimé que nous connaissons ici au Centre- Ville puisqu'il y vécu pendant plus d'un an en insertion pastorale, était ordonné prêtre par notre archevêque Mgr Terlinden. Vivre ainsi l'ordination d'un ami, pour le prêtre désormais âgé que je suis, c'est renouer avec la jeunesse de ma propre vocation, et cela n'est pas sans émotion. Le rituel est exemplaire. Il est prudent, d'abord : au début de la célébration, l'évêque demande aux responsables de la formation des prêtres si le candidat qu'on lui présente et qu'on lui demande d'ordonner en est "digne". La réponse n'est pas "oui" ou "non", mais précisément la suivante : "Ceux à qui il appartient d'en juger ont donné leur avis. En conséquence j'atteste qu'il a été jugé digne d'être ordonné"... On a pris beaucoup de précautions, recouru à beaucoup d'évaluations, opéré bien des discernements et le candidat dès lors a été "jugé digne". Mais l'erreur reste possible! (Je suis persuadé que, pour Martin, on n'est pas trompé!) Les geste, aussi, me rappelaient hier ce que j'ai moi-même vécu et reçu voici quarante-deux ans déjà : les mains imposées sur la tête par l'évêque puis les prêtres présents, la remise des ornements sacerdotaux, l'onction des mains, la remise par le Peuple de Dieu du calice et de la patène contenant le vin et le pain qui seront, au coeur de la journée du prêtre, offerts chaque jour pour devenir le Sang très précieux et le Corps ressuscité du Seigneur Jésus... Et puis, cette longue accolade par laquelle le nouveau prêtre est accueilli dans le presbyterium, car c'est ensemble, en frères unis à l'évêque, que nous portons en nous, et "dans des vases d'argile" comme ce fut rappelé, l'inestimable trésor que l'ordination nous confie.

Martin partira début octobre à Rome, où il poursuivra des études de maîtrise en théologie fondamentale à l'Université Pontificale Grégorienne - il y a des destinées plus sombres, et je l'envie un peu d'avoir ainsi le loisir d'approfondir encore et encore la théologie qui nourrit notre vie pastorale.

Aujourd'hui, je lui ai demandé de me bénir, et ce moment émouvant, vécu dans mon bureau, m'a comme ragaillardi, et peut-être même, qui sait, rajeuni!

lundi 7 septembre 2026

Kénose et mystique juive... Etty Hillesum, Simone Weil, Edith Stein

 Poursuivant mes travaux sur la kénose du Christ comme lieu essentiel de la Révélation de Dieu, je croise (ou plutôt je re-croise) les textes de quelques mystiques (appelons-les ainsi) juives contemporaines, parmi lesquelles Etty Hillesum. Certes, Etty n'a pas eu la vive conscience de la kénose "du Christ", mais elle a eu l'intuition d'un Dieu "kénotique", et cela parce qu'elle a vécu les affres et les tourments de la persécution anti-juive... Femme délurée, aimant la vie, cette Hollandaise a vu l'espace se rétrécir pour elle à mesure que s'imposaient les restrictions nazies : quartiers, puis parcs, puis commerces, puis rues interdits aux Juifs. Et, paradoxalement, son espace intérieur s'est agrandi et élargi pour accueillir en elle la contemplation de Dieu. Mais d'un Dieu lui aussi paradoxal : un Dieu faible, un Dieu qu'il faut, dit-elle, " aider", un Dieu dont l'attribut classique de toute-puissance se renverse, bref, un Dieu "de la kénose", du "vide de soi". Ce Dieu va constituer, et de plus en plus, l'horizon d'espérance d'Etty, jusqu'à sa déportation et son assassinat à Auschwitz en 1943, à l'âge de 29 ans. Voici un exemple de ce qu'elle ressent et écrit dans son "Journal" :

"Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qu'il est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les coeurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t'en demande pas compte, c'est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m'apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous..." (E. HILLESUM, Les Ecrits. Journaux et Lettres 1941-1943, tr. P. Noble, Seuil, 2008, p. 175.)  Nous voilà loin des idées de conquête ou de reconquête pour lesquelles on convoque quelquefois le Dieu des chrétiens...

J'ajoute que d'autres juives, autour des mêmes événements, développeront le même sentiment spirituel et des conceptions voisines, ainsi la philosophe Simone Weil (à ne pas confondre avec la femme politique française) et l'autre philosophe, Edith Stein, convertie elle au catholicisme et devenue religieuse sous le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix (aujourd'hui canonisée), également morte à Auschwitz. Que des femmes, juives, et confrontées au drame de la persécution nazie, aient développé ces points de vue, me semble important et digne d'analyse. Elles restent des lumières qui éclairent aujourd'hui encore la méditation théologique des chrétiens.

dimanche 30 août 2026

Monarchie ou République?

 Le récent décès du Roi Harald V de Norvège donne lieu à d'émouvantes démonstrations de gratitude à Oslo et partout dans ce Royaume du Nord. On resonge à l'émotion populaire qui a entouré la disparition du très-aimé Roi Baudoin, chez nous, en 1993 - voici donc trente-trois ans, et dimanche prochain 6 septembre, la messe de 11h00 sera célébrée à la Cathédrale à la mémoire de ce Souverain, en présence de membres de la Famille Royale. On resonge à la ferveur qui marqua les obsèques de la défunte Reine Elisabeth du Royaume Uni, voici peu de temps. Même si cela ne plaît guère aux Républicains, les Souverains d'Europe (il en reste une dizaine) sont généralement très aimés, très regrettés.

Pourquoi? Probablement parce qu'ils n'ont pas voulu être chefs de leur Etat, ce qui les distingue en premier des Présidents de la République, surtout chez nos voisins Français, Présidents élus après une campagne électorale quelquefois, souvent, presque toujours,  très âpre : chacun fourbit ses armes, la lutte est impitoyable, les débats de second tour sont acerbes, les sommes engagées pour vaincre sont importantes, etc. Chez nous, dans les monarchies constitutionnelles, rien de tout cela : le Roi (ou la Reine) n'ont eu que la peine de naître, ils n'ont pas à se faire valoir, à présenter un programme, à promettre monts et merveilles...  Je crois que cela change tout :  certes, ils n'ont pas, du coup, de pouvoir politique (nous sommes en démocratie), mais ils ont un pouvoir de "règne", un pouvoir d'influence, de conseil, de connaissance. Ils sont souvent mieux informés que quiconque sur l'état réel du Pays, par les entretiens qu'ils mènent avec une discrétion telle qu'on ne peut rien en révéler sauf à "découvrir la couronne", comme on dit. Irresponsables politiquement, ils sont une espèce de référence morale au-dessus des partis et des déchirements politiques.

Et n'est-ce pas de cela que nos pays ont besoin? Vous l'aurez compris : je suis monarchiste de coeur, considérant du moins que ce système convient absolument à un pays nué d'autant de différences culturelles, linguistiques et autres que le nôtre!  Bien sûr, il s'agit de respecter la démocratie (mais qui oserait dire que les régimes monarchiques ne sont pas démocratiques, voyez le Royaume Uni, berceau de la démocratie européenne!) Oui, je crois qu'au-delà des comptages et arbitrages politiques vécus à l'aune de la majorité des suffrages, une instance morale est nécessaire,  une espèce de recours,  qui incarne le bien commun et le rappelle. Oh, je ne suis pas naïf : je sais que, trop souvent, les familles régnantes se compromettent dans une presse "people" qui ne les grandit pas et ne leur apporte rien. Mais je crois au meilleur...

samedi 22 août 2026

"Plus catholique que le pape..."

 L'Evangile de ce dimanche nous rappelle l'épisode décisif durant lequel Jésus, à Césarée, déclare que "Simon fils de Jonas" est Pierre, parce qu'il bénéficie d'une "Révélation" du Père céleste qui lui a fait déclarer l'identité christique de son Maître, et que dès lors lui sont confiées "les clés du Royaume" par lesquelles il ouvre ou ferme l'entrée dans la communion ecclésiale.

Sur cette "pierre d'angle" s'édifie donc d'emblée une communauté, l' ecclesia Dei, Peuple de Dieu convoqué, assemblée sainte, hors laquelle il ne saurait y avoir de foi chrétienne : le christianisme n'est pas un exercice solitaire, il ouvre l'espace d'une communion. Mystère de l'Eglise : elle n'est pas un assemblage hétéroclite d'opinions diverses ni, à l'inverse, une espèce de communisme où tout le monde est prié de penser, de prier, d'agir pareil. Non : elle est une assemblée, pas un assemblage; une communion, pas un communisme! Cela suppose l'exercice synodal que le pape François appelait de ses voeux, et que continue à promouvoir son successeur Léon. A savoir : un dialogue infini, incessant, où l'on accepte de perdre son point de vue pour entrer dans celui de l'autre, et cela de façon réciproque. Aucune  unité n'est possible hors ce deuil de l'opinion personnelle, que l'on récupère alors enrichie de l'opinion d'autrui. Exercice difficile, certes, épuisant, souvent : mais s'accrocher à son point de vue sans vouloir le risquer ainsi, c'est courir au schisme, de façon inévitable. Le pape est le gardien de cet effort de communion, et nous pouvons être fiers du Pierre d'aujourd'hui, Léon. Sa fonction, en ce temps comme hier,  à lui qui détient les clés, consiste à ouvrir et à fermer, lorsqu'il constate que certains, prétendument plus ou mieux catholiques que lui, ne veulent pas de la communion ecclésiale. On vient, hélas, de le constater avec le nouveau schisme lefebvriste. Prétendre être "plus ou mieux catholique que le pape", pourtant, est souvent le signe qu'on n'est plus catholique du tout... Car Pierre est Pierre, aujourd'hui comme hier, et c'est sur lui que repose l'unité de l'Eglise.

mardi 18 août 2026

Guillaume de Saint-Thierry et le Musée Régional de Palerme

 Pendant mon séjour hospitalier, j'ai (re)lu en prenant des notes l'admirable "Lettre aux Frères du Mont-Dieu" du grand Guillaume de Saint-Thierry. C'est un ensemble de recommandations adressées à de jeunes religieux qui font profession de vie monastique, donc, de silence, d'obéissance, de chasteté, de pauvreté. Voici une petite perle :

" Une volonté orgueilleuse par habitude fait enfler l'esprit et laisse souvent le coeur dans une grande pauvreté. De là viennent vaine gloire, confiance en soi, négligence de Dieu, vantardise, désobéissance, mépris, présomption et autres maladies de l'esprit qui découlent ordinairement de l'enflure et de l'orgueil habituel."  (G. de SAINT-THIERRY, Lettre aux frères du Mont-Dieu, II, 223, trad. G. Giraud (Pléiade), Gallimard, 2019, p. 286.)

Hein?... A quel examen de conscience cela peut-il nous conduire! Dénoncer ainsi en nous "la volonté orgueilleuse par habitude" qui conduit le coeur à la plus grande pauvreté qui soit - car la pauvreté matérielle n'est rien, elle peut même être un bienfait, mais la pauvreté du coeur, sa sécheresse, quelle misère! On en décline les fruits vénéneux : oui, la vaine gloire. Oui, la confiance en soi et non d'abord en Dieu... A quel "cassage de gueule" spirituel cela peut-il en effet nous amener!


Je lis par par ailleurs que l'on a dérobé, au Musée Galleria Regionale della Sicilia à Palerme, entre autres oeuvres remarquables, la superbe "Vierge de l'Annonciation" peinte vers 1475 par le génie que fut Antonello da Messina.  J'avais eu l'occasion de me recueillir longuement, voici quelques années, devant ce chef d'oeuvre. On assassine, de jour en jour, ainsi, de petits bouts de la grande culture européenne...

mardi 4 août 2026

Ceuta, la question migratoire et la "destination universelle des biens"

 Ce qui s'est passé dans l'enclave de Ceuta est, disent les observateurs, probablement un coup monté par certaines puissances pour mettre dans l'embarras le Premier Ministre espagnol et dénoncer sa politique. On aurait ainsi - comble de cynisme - utilisé la pression migratoire pour tenter de contrer une vision dont on ne veut pas en Europe. C'est bien probable. N'empêche que cet événement dramatique et meurtrier relance la question migratoire. 

On peut se demander pourquoi l'Eglise catholique est favorable à un accueil raisonné et humanitaire des migrants dans nos pays - ainsi le manifestent les deux derniers papes François et Léon. La réponse est simple : dans son arsenal doctrinal, elle possède une conviction sociale répétée depuis les Pères de l'Eglise, et qu'elle nomme "la destination universelle des biens". Entendons : les biens de la terre sont à l'origine destinés à tous. Certes, la propriété privée de ces biens est légitime, mais seulement dans la mesure où elle ne contrarie pas un accès nécessaire de tous à ce qui permet la vie sur la terre : la nourriture et l'eau, la culture et l'éducation, le travail et la santé... Lorsque des migrants, privés chez eux en si grand nombre de ces biens élémentaires nécessaires à leur (sur)vie, viennent les chercher là où ces biens  se trouvent (chez nous), ils viennent chercher ce qui leur appartient autant qu'à nous, ce qui leur est destiné autant qu'à nous, qui en profitons et abusons de façon souvent égoïste.

Ce principe, énoncé déjà par les Pères, donc (en particulier Basile le Grand : "Ce que tu possèdes et que le pauvre n'a pas alors qu'il en a besoin autant que toi, songe que tu le lui as volé..."), puis avec force au début de l'enseignement social systématique de l'Eglise (en particulier dans l'Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII), fait intégralement partie de la foi catholique. Les papes ne sont donc pas d'effrayants gauchistes quand ils le rappellent, ils sont dans leur rôle et dans leur mission. Et si les responsables politiques de tous bords, au lieu de crier à l'invasion et de songer seulement à des mesures de refoulement, les écoutaient en essayant de trouver des solutions de partage des biens, l'humanité s'en trouverait grandie et apaisée.