lundi 7 septembre 2026

Kénose et mystique juive... Etty Hillesum, Simone Weil, Edith Stein

 Poursuivant mes travaux sur la kénose du Christ comme lieu essentiel de la Révélation de Dieu, je croise (ou plutôt je re-croise) les textes de quelques mystiques (appelons-les ainsi) juives contemporaines, parmi lesquelles Etty Hillesum. Certes, Etty n'a pas eu la vive conscience de la kénose "du Christ", mais elle a eu l'intuition d'un Dieu "kénotique", et cela parce qu'elle a vécu les affres et les tourments de la persécution anti-juive... Femme délurée, aimant la vie, cette Hollandaise a vu l'espace se rétrécir pour elle à mesure que s'imposaient les restrictions nazies : quartiers, puis parcs, puis commerces, puis rues interdits aux Juifs. Et, paradoxalement, son espace intérieur s'est agrandi et élargi pour accueillir en elle la contemplation de Dieu. Mais d'un Dieu lui aussi paradoxal : un Dieu faible, un Dieu qu'il faut, dit-elle, " aider", un Dieu dont l'attribut classique de toute-puissance se renverse, bref, un Dieu "de la kénose", du "vide de soi". Ce Dieu va constituer, et de plus en plus, l'horizon d'espérance d'Etty, jusqu'à sa déportation et son assassinat à Auschwitz en 1943, à l'âge de 29 ans. Voici un exemple de ce qu'elle ressent et écrit dans son "Journal" :

"Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qu'il est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les coeurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t'en demande pas compte, c'est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m'apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous..." (E. HILLESUM, Les Ecrits. Journaux et Lettres 1941-1943, tr. P. Noble, Seuil, 2008, p. 175.)  Nous voilà loin des idées de conquête ou de reconquête pour lesquelles on convoque quelquefois le Dieu des chrétiens...

J'ajoute que d'autres juives, autour des mêmes événements, développeront le même sentiment spirituel et des conceptions voisines, ainsi la philosophe Simone Weil (à ne pas confondre avec la femme politique française) et l'autre philosophe, Edith Stein, convertie elle au catholicisme et devenue religieuse sous le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix (aujourd'hui canonisée), également morte à Auschwitz. Que des femmes, juives, et confrontées au drame de la persécution nazie, aient développé ces points de vue, me semble important et digne d'analyse. Elles restent des lumières qui éclairent aujourd'hui encore la méditation théologique des chrétiens.

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