Ce dimanche, nous célébrons le Saint Sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, qu'on appelait autrefois la "Fête-Dieu", fête de l'Eucharistie.
... "le sacrifice pur et saint, le sacrifice parfait, pain de la vie éternelle et coupe du salut", comme le proclame le Canon Romain (la Première Prière Eucharistique), où l'on entend "le" un peu dans le sens de l'anglais "the", "l'unique sacrifice, le sacrifice par excellence".
Dans nos mentalités, le mot a du mal à passer, aujourd'hui...
Alors, revenons-y.
Le Premier Testament nous habitue à des rituels de sacrifices d'animaux, comme en rapporte la première lecture tirée de l'Exode, où le sang ainsi répandu est censé jouer un rôle de conciliation avec Dieu. Par rapport à des pratiques antérieures ou concomitantes dans d'autres religions, les animaux étaient une substitution : pour les Juifs pieux, il n'était pas concevable de sacrifier des êtres humains. Mais la vie (le sang) ainsi offerte était épandue pour rapprocher l'offrant et son Dieu, source de toute vie. L'idée centrale du sacrifice ("faire du sacré") est en effet de diviniser la vie humaine, de lui conférer sa plus haute dignité. C'est-à-dire, d'abord, de la purifier : ainsi Moïse, dans le passage déjà évoqué, asperge-t-il le Peuple avec ce "sang de l'alliance", pour qu'il soit purifié de ses péchés, et se rapproche de Dieu.
A l'époque de Jésus, la même conviction sous-tend les sacrifices offerts au Temple par les prêtres : le sang des animaux est abondamment répandu pour rapprocher Dieu et le Peuple, et sanctifier ce dernier. L'idée que la mort de Jésus puisse être "sacrificielle" ne pourrait absolument pas germer dans cette conception : son exécution est considérée, très certainement, par les prêtres et les religieux Juifs, comme l'aboutissement d'un double procès et l'extirpation d'un faux prophète, d'un mauvais sujet.
C'est dans la foi à la résurrection que la mort de Jésus va être ré-interprétée, comme le fait la Lettre aux Hébreux (deuxième lecture de ce dimanche) : l'offrande que Jésus fait est définitive, le sang qu'il verse lui-même fait de lui le prêtre définitif et la victime définitive. Désormais, et pour toujours, Dieu et l'homme se sont rapprochés, la Vie a rejoint la vie et la féconde souterrainement, le Peuple est purifié, les péchés sont pardonnés. Le sacrifice est accompli, une fois pour toutes.
La parole du prophète Osée, surtout, est réalisée : "Je veux, avait dit Dieu par sa bouche, la fidélité et non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes." (Os 6, 6) En l'offrande de Jésus, cette mort vécue par lui comme un don volontaire et aimant, nous savons qui est Dieu : miséricorde et pardon, jusqu'au bout. Et quiconque s'approche de cette connaissance apprend la miséricorde et le pardon.
Dans la Pâque juive, le pain azyme (non levé) signifiait certes l'urgence des préparatifs pour l'exode, mais aussi la purification du cœur (le levain, le fermenté, ce n'est pas pur.) Les chrétiens d'Occident ont gardé la coutume de célébrer l'Eucharistie, perpétuation toujours et partout de l'unique sacrifice de Jésus, avec du pain azyme - nos "hosties" : manière de dire aujourd'hui encore ce qu'est ce sacrifice. Non pas un acte sanglant, mais une manière de faire entrer Dieu dans nos vies d'hommes, et donc l'appel à nous purifier de nous-mêmes pour lui laisser la place.
Ainsi lisons-nous mieux peut-être le texte de la Lettre aux Hébreux, proclamé lors de cette fête : "Le Christ, poussé par l'Esprit éternel, s'est offert lui-même à Dieu comme une victime sans défaut; son sang purifiera donc notre conscience des actes qui mènent à la mort, pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant." (He 9)
vendredi 5 juin 2015
mercredi 3 juin 2015
La sécularisation de la société
En cette période d'études (bravo aux étudiants, donc, qui "bloquent"...) j'aimerais partager avec les lecteurs de ce blog quelques impressions sur ce que l'on appelle parfois la "sécularisation" de la société, ou aussi sa "laïcisation".
- De quoi s'agit-il? D'une volonté de la société civile et du monde religieux (des religions) d'être autonomes les uns par rapport aux autres. La sécularisation remonte à loin : dès l'empereur Constantin (IVème siècle), les Eglises chrétiennes, toutes reconnues qu'elles fussent, demandèrent à ce que le pouvoir civil n'interférât point dans les dispositions de leur discipline, de leur liturgie ou de leur doctrine : se souvient-on qu'en 325, c'est l'Empereur (Constantin, donc) qui avait convoqué le Concile de Nicée pour trancher la question de la divinité de Jésus, aux fins de stabiliser un Empire qu'il voulait uni d'abord religieusement (le religieux, en l'occurrence, servant le politique)? Durant tout le Moyen-Âge occidental, la question des rapports entre le religieux et le civil fut posée, juridiquement, canoniquement, politiquement (voir la fameuse "querelle des investitures"). Au XVIIème siècle, c'est l'Eglise de Rome qui demandait au pouvoir politique (français, par exemple celui de Louis XIV) de ne pas interférer dans la nominations des évêques... ceci, pour rappel. La Révolution Française coupa brusquement tout lien entre Eglise(s) et Etat, avec confiscation et nationalisation des biens du clergé - mais volonté de garder une mainmise sur la nomination des évêques, ce que Rome contesta. Napoléon s'en tira par la signature du Concordat signé avec Pie VII, et qui dessine encore la trame des rapports, chez nous, entre religion(s) et Etat de droit. La France de 1905 voulut rompre ce Concordat et proclamer une République "laïque", "qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte", espérant par là se débarrasser du problème religieux - mais on voit bien que ce n'est pas le cas aujourd'hui et que cela ne risque pas de le devenir demain.
- En soi, cette volonté d'autonomie réciproque est bonne. Elle suppose que le pouvoir civil ne va pas chercher ses ordres dans la sphère du religieux. Cela signifie-t-il pour autant que le religieux doive disparaître de la sphère publique et devenir du "privé"? Je l'ai déjà maintes fois répété ici : quelle que soit la velléité qu'on en ait, ce n'est pas sociologiquement possible : le religieux, c'est du "public" autant que du "privé" et l'Etat et les religions devront toujours s'accorder. Les Etats qui ont tenté de faire disparaître complètement le religieux de la sphère publique (pensons à l'URSS stalinienne) ont aujourd'hui des héritiers qui renouent fastueusement avec lui (Monsieur Poutine ne s'en prive pas) et tous les sociologues estiment que la relégation du religieux dans le privé occasionne des résurgences violentes (comme des tsunami) dans les décennies qui suivent. Certains pensent ainsi que la privatisation voulue et forcée du luthéranisme allemand à la fin du XIXème siècle est l'un des facteurs qui conduisirent à l'idéologie nazie : la doctrine de la prédestination des élus et de la damnation des réprouvés, quittant sa sphère religieuse et inconsciemment transposée dans la sphère publique, donnant le champ à l'idéologie de l'élection d'une race supérieure et à l'élimination d'une race inférieure prédestinée à l'enfer des camps. On pourrait multiplier les exemples : toute laïcisation "forcée" provoque des réactions sociales terrifiantes. "Derrière toute politique, disait déjà Proudhon - le grand socialiste peu enclin à des révérences cléricales - il y a une théologie."
- Devant cet état de fait, qui est scientifique (pour autant que la sociologie, et, en particulier, la sociologie des religions, soit une science) ne devrait-on pas, à chaque époque, évaluer les rapports Eglises(s) ou religion(s) - Etat en se gardant volontairement de toute velléité prosélyte (de la part des religions) comme de toute velléité idéologique (de la part des Etats)? Un débat philosophique ample, ouvert, respectueux, alliant l'évocation des aspects historiques et des enjeux actuels, ne devrait-il pas se substituer aux coups de force et aux coups de gueule déplorables si souvent constatés aujourd'hui çà et là dans notre propre démocratie? Qu'il s'agisse du financement des cultes, des fabriques d'église, des cours de religion, de la visibilité des signes religieux, et ainsi de suite, tout le monde ne gagnerait-il pas à l'instauration d'un débat permanent et serein, dans une espèce de "Grand Conseil National des Religions et de la Laïcité", un peu comme il y a un "Comité National Consultatif de Bioéthique"?
- J'aimerais entendre là-dessus les politiques. Il est temps...
- De quoi s'agit-il? D'une volonté de la société civile et du monde religieux (des religions) d'être autonomes les uns par rapport aux autres. La sécularisation remonte à loin : dès l'empereur Constantin (IVème siècle), les Eglises chrétiennes, toutes reconnues qu'elles fussent, demandèrent à ce que le pouvoir civil n'interférât point dans les dispositions de leur discipline, de leur liturgie ou de leur doctrine : se souvient-on qu'en 325, c'est l'Empereur (Constantin, donc) qui avait convoqué le Concile de Nicée pour trancher la question de la divinité de Jésus, aux fins de stabiliser un Empire qu'il voulait uni d'abord religieusement (le religieux, en l'occurrence, servant le politique)? Durant tout le Moyen-Âge occidental, la question des rapports entre le religieux et le civil fut posée, juridiquement, canoniquement, politiquement (voir la fameuse "querelle des investitures"). Au XVIIème siècle, c'est l'Eglise de Rome qui demandait au pouvoir politique (français, par exemple celui de Louis XIV) de ne pas interférer dans la nominations des évêques... ceci, pour rappel. La Révolution Française coupa brusquement tout lien entre Eglise(s) et Etat, avec confiscation et nationalisation des biens du clergé - mais volonté de garder une mainmise sur la nomination des évêques, ce que Rome contesta. Napoléon s'en tira par la signature du Concordat signé avec Pie VII, et qui dessine encore la trame des rapports, chez nous, entre religion(s) et Etat de droit. La France de 1905 voulut rompre ce Concordat et proclamer une République "laïque", "qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte", espérant par là se débarrasser du problème religieux - mais on voit bien que ce n'est pas le cas aujourd'hui et que cela ne risque pas de le devenir demain.
- En soi, cette volonté d'autonomie réciproque est bonne. Elle suppose que le pouvoir civil ne va pas chercher ses ordres dans la sphère du religieux. Cela signifie-t-il pour autant que le religieux doive disparaître de la sphère publique et devenir du "privé"? Je l'ai déjà maintes fois répété ici : quelle que soit la velléité qu'on en ait, ce n'est pas sociologiquement possible : le religieux, c'est du "public" autant que du "privé" et l'Etat et les religions devront toujours s'accorder. Les Etats qui ont tenté de faire disparaître complètement le religieux de la sphère publique (pensons à l'URSS stalinienne) ont aujourd'hui des héritiers qui renouent fastueusement avec lui (Monsieur Poutine ne s'en prive pas) et tous les sociologues estiment que la relégation du religieux dans le privé occasionne des résurgences violentes (comme des tsunami) dans les décennies qui suivent. Certains pensent ainsi que la privatisation voulue et forcée du luthéranisme allemand à la fin du XIXème siècle est l'un des facteurs qui conduisirent à l'idéologie nazie : la doctrine de la prédestination des élus et de la damnation des réprouvés, quittant sa sphère religieuse et inconsciemment transposée dans la sphère publique, donnant le champ à l'idéologie de l'élection d'une race supérieure et à l'élimination d'une race inférieure prédestinée à l'enfer des camps. On pourrait multiplier les exemples : toute laïcisation "forcée" provoque des réactions sociales terrifiantes. "Derrière toute politique, disait déjà Proudhon - le grand socialiste peu enclin à des révérences cléricales - il y a une théologie."
- Devant cet état de fait, qui est scientifique (pour autant que la sociologie, et, en particulier, la sociologie des religions, soit une science) ne devrait-on pas, à chaque époque, évaluer les rapports Eglises(s) ou religion(s) - Etat en se gardant volontairement de toute velléité prosélyte (de la part des religions) comme de toute velléité idéologique (de la part des Etats)? Un débat philosophique ample, ouvert, respectueux, alliant l'évocation des aspects historiques et des enjeux actuels, ne devrait-il pas se substituer aux coups de force et aux coups de gueule déplorables si souvent constatés aujourd'hui çà et là dans notre propre démocratie? Qu'il s'agisse du financement des cultes, des fabriques d'église, des cours de religion, de la visibilité des signes religieux, et ainsi de suite, tout le monde ne gagnerait-il pas à l'instauration d'un débat permanent et serein, dans une espèce de "Grand Conseil National des Religions et de la Laïcité", un peu comme il y a un "Comité National Consultatif de Bioéthique"?
- J'aimerais entendre là-dessus les politiques. Il est temps...
vendredi 29 mai 2015
Les liturgies républicaines
Retour de Paris, où j'étais depuis mercredi après-midi, pour assister à deux liturgies républicaines : la première, vécue de loin, depuis la foule de la rue, la "panthéonisation" de deux hommes et de deux femmes en effet remarquables. J'étais frappé de voir combien cette cérémonie est au fond un décalque laïc de la canonisation catholique : exhumation des cendres, entrée solennelle dans une église (même laïcisée), ornée des portraits des nouveaux élus. Discours attendu du pape (pardon : du Président de la République...)
Président de la République que j'ai retrouvé le lendemain (hier donc), mais là, de plus près, en plus petit comité, et étant invité, à l'Académie Française, pour participer à la réception de Dany Laferrière sous la Coupole. Beau moment : j'y étais convié parce que le nouvel académicien devait faire l'éloge de son prédécesseur, qui fut mon ami Hector Bianciotti. Et l'éloge fut remarquable, à la manière d'un conte rempli d'érudition et de délicatesse. C'était - j'ai compté - la cinquième fois que j'assistais à ce genre d'événement (en vingt ans, ça va, je ne me fais pas l'impression d'abuser de mondanités.)
Dans les deux cas (Panthéon, Académie, de loin ou de près), je suis frappé par le rituel républicain, par son panache, sa solennité. Les Français, quand ils le veulent, savent y faire, pour rappeler l'importance de certains moments, de certains gestes, de certaines transmissions qui touchent à la mémoire, à l'histoire, à la littérature. Et, dans ces rituels, il y a quelque chose d'universel : certes, c'était mercredi la "Résistance" française qui était honorée mais, à travers elle, la Résistance, tout court, à tout ce qui entrave la dignité de l'être humain. Et hier, c'était la langue française, la langue de la France, certes, mais aussi celle de tant de peuples dans le monde - Dany Laferrière est haïtien de naissance, canadien d'adoption, et Hector était argentin -, qui était révérée, oui, comme facteur d'entente et d'unité des peuples, de culture, de fraternité.
La France délivre, à travers toutes les vicissitudes de son histoire, un message à caractère universel, celui, depuis saint Louis, d'une certaine idée de la justice, depuis Louis XIV, d'une certaine idée de l'Etat et de sa nécessaire autorité, depuis la Révolution, d'une certaine idée des "Droits de l'Homme et du Citoyen", depuis de Gaulle, d'une certaine idée de la Résistance, et ainsi de suite. Je ne prétends pas qu'elle honore toujours ces idées dans les faits - ça, c'est la faiblesse humaine - mais elle en porte le flambeau partout dans le monde, et notamment par le rayonnement de sa culture et de sa langue. Qu'elle continue!
(Ceux que cela intéresse peuvent lire l'intégralité des discours d'hier, à l'Académie Française, sur le site : http://academie-francaise.fr)
Président de la République que j'ai retrouvé le lendemain (hier donc), mais là, de plus près, en plus petit comité, et étant invité, à l'Académie Française, pour participer à la réception de Dany Laferrière sous la Coupole. Beau moment : j'y étais convié parce que le nouvel académicien devait faire l'éloge de son prédécesseur, qui fut mon ami Hector Bianciotti. Et l'éloge fut remarquable, à la manière d'un conte rempli d'érudition et de délicatesse. C'était - j'ai compté - la cinquième fois que j'assistais à ce genre d'événement (en vingt ans, ça va, je ne me fais pas l'impression d'abuser de mondanités.)
Dans les deux cas (Panthéon, Académie, de loin ou de près), je suis frappé par le rituel républicain, par son panache, sa solennité. Les Français, quand ils le veulent, savent y faire, pour rappeler l'importance de certains moments, de certains gestes, de certaines transmissions qui touchent à la mémoire, à l'histoire, à la littérature. Et, dans ces rituels, il y a quelque chose d'universel : certes, c'était mercredi la "Résistance" française qui était honorée mais, à travers elle, la Résistance, tout court, à tout ce qui entrave la dignité de l'être humain. Et hier, c'était la langue française, la langue de la France, certes, mais aussi celle de tant de peuples dans le monde - Dany Laferrière est haïtien de naissance, canadien d'adoption, et Hector était argentin -, qui était révérée, oui, comme facteur d'entente et d'unité des peuples, de culture, de fraternité.
La France délivre, à travers toutes les vicissitudes de son histoire, un message à caractère universel, celui, depuis saint Louis, d'une certaine idée de la justice, depuis Louis XIV, d'une certaine idée de l'Etat et de sa nécessaire autorité, depuis la Révolution, d'une certaine idée des "Droits de l'Homme et du Citoyen", depuis de Gaulle, d'une certaine idée de la Résistance, et ainsi de suite. Je ne prétends pas qu'elle honore toujours ces idées dans les faits - ça, c'est la faiblesse humaine - mais elle en porte le flambeau partout dans le monde, et notamment par le rayonnement de sa culture et de sa langue. Qu'elle continue!
(Ceux que cela intéresse peuvent lire l'intégralité des discours d'hier, à l'Académie Française, sur le site : http://academie-francaise.fr)
lundi 25 mai 2015
Notre-Dame des Joyaux
J'ai présidé ce matin, dans mes fonctions de "doyen principal", le pèlerinage annuel à "Notre-Dame des Joyaux", à Montroeul-au-Bois (Frasnes). Un monde fou - des centaines de personnes - dans ce petit village, pour venir "servir" cette Madone sept fois centenaire que l'on prie pour être guéri des "maladies des glandes" (et avec le temps, c'est devenu surtout les cancers.)
Frappé par la gentillesse dans l'accueil de Xavier, le Doyen, et des confrères présents - simplicité, humour, chaleur : une vraie complicité fraternelle.
Emerveillé aussi par ce caractère populaire que la foi chrétienne, catholique, garde ici dans les campagnes : les processions et les pèlerinages en sont un témoignage annuellement recommencé (aujourd'hui, lundi de Pentecôte, c'était aussi la procession de Petit-Enghien, chez nous, et j'en ai déjà vu des photos qui me disent combien elle a été suivie.) La foi n'est pas d'abord une affaire intellectuelle, ce n'est pas d'abord quelque chose que nous avons découvert dans les livres. J'étais frappé, samedi soir et dimanche, en lisant l'Evangile de la Pentecôte - un magnifique passage de saint Jean - par ce que dit Jésus aux siens : "L'Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître." Derrière le mot "connaître", il faut entendre le substrat sémitique (yada'), qui indique l'intimité charnelle ("Adam connut Eve et Eve conçut", dit la Genèse : ce n'était pas qu'une contemplation intellectuelle!) Non, la connaissance chrétienne que donne l'Esprit n'est pas érudite - les études peuvent venir, ensuite, c'est entendu, mais cela n'est pas premier. Elle est une connaissance du cœur, par le cœur, par la chaleur du cœur, par l'intime du cœur, par sa respiration. Les centaines de personnes présentes ce matin à Montroeul-au-Bois n'étaient vraisemblablement pas docteurs en théologie, et ce n'est pas cela qu'on demande dans la foi chrétienne, mais c'étaient, ce sont, d'authentiques chrétiens, capables de déposer leur misère, leur peur, leur attente, leur angoisse, bref leur vie tout entière, entre les mains de plus grand qu'eux. Acte d'humilité, d'agenouillement. Oui, d'agenouillement - ce geste dont l'intrépide Etty Hillesum disait, au creux de la barbarie nazie, qu'il demeurait "le seul geste véritablement noble", à condition, bien sûr, qu'il fût volontaire et délibéré. S'abandonner, c'est aussi se grandir, en reconnaissant toutes les limites de son corps, de son esprit, de son âme. C'est se donner la chance d'être reçu et relevé.
En ce sens, nos processions et nos pèlerinages ne sont pas seulement de la parade et du folklore. Ce sont, au sens étymologique du mot, des actes de piété, d'ajustement de l'être humain à soi-même, une manière de prier avec ses pieds qui nous reconduit à la vérité de ce que nous sommes.
Et même les tumeurs, alors, deviennent des joyaux...
Frappé par la gentillesse dans l'accueil de Xavier, le Doyen, et des confrères présents - simplicité, humour, chaleur : une vraie complicité fraternelle.
Emerveillé aussi par ce caractère populaire que la foi chrétienne, catholique, garde ici dans les campagnes : les processions et les pèlerinages en sont un témoignage annuellement recommencé (aujourd'hui, lundi de Pentecôte, c'était aussi la procession de Petit-Enghien, chez nous, et j'en ai déjà vu des photos qui me disent combien elle a été suivie.) La foi n'est pas d'abord une affaire intellectuelle, ce n'est pas d'abord quelque chose que nous avons découvert dans les livres. J'étais frappé, samedi soir et dimanche, en lisant l'Evangile de la Pentecôte - un magnifique passage de saint Jean - par ce que dit Jésus aux siens : "L'Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître." Derrière le mot "connaître", il faut entendre le substrat sémitique (yada'), qui indique l'intimité charnelle ("Adam connut Eve et Eve conçut", dit la Genèse : ce n'était pas qu'une contemplation intellectuelle!) Non, la connaissance chrétienne que donne l'Esprit n'est pas érudite - les études peuvent venir, ensuite, c'est entendu, mais cela n'est pas premier. Elle est une connaissance du cœur, par le cœur, par la chaleur du cœur, par l'intime du cœur, par sa respiration. Les centaines de personnes présentes ce matin à Montroeul-au-Bois n'étaient vraisemblablement pas docteurs en théologie, et ce n'est pas cela qu'on demande dans la foi chrétienne, mais c'étaient, ce sont, d'authentiques chrétiens, capables de déposer leur misère, leur peur, leur attente, leur angoisse, bref leur vie tout entière, entre les mains de plus grand qu'eux. Acte d'humilité, d'agenouillement. Oui, d'agenouillement - ce geste dont l'intrépide Etty Hillesum disait, au creux de la barbarie nazie, qu'il demeurait "le seul geste véritablement noble", à condition, bien sûr, qu'il fût volontaire et délibéré. S'abandonner, c'est aussi se grandir, en reconnaissant toutes les limites de son corps, de son esprit, de son âme. C'est se donner la chance d'être reçu et relevé.
En ce sens, nos processions et nos pèlerinages ne sont pas seulement de la parade et du folklore. Ce sont, au sens étymologique du mot, des actes de piété, d'ajustement de l'être humain à soi-même, une manière de prier avec ses pieds qui nous reconduit à la vérité de ce que nous sommes.
Et même les tumeurs, alors, deviennent des joyaux...
samedi 23 mai 2015
Situation internationale des chrétiens
Jeudi après-midi, le prêtre syro-catholique Jacques Mourad, qui vivait à une centaine de kilomètres de Palmyre, s'est fait capturer par des "dormants" de Daesh. Cet homme, que j'ai croisé quelques fois, et qui est la bonté faite prêtre, sera sans doute - hélas! - exécuté, torturé, crucifié (c'est pour eux le sort des prêtres, paraît-il). Bref, je crains fort qu'il ne soit bientôt un saint martyr de la foi, tout de rouge revêtu de son sang pour accomplir en lui le don du sang du Seigneur.
Cela me déchire les entrailles...
Combien de temps, pour que nous subissions le même sort?
Ce soir, nous avons célébré la confirmation à Enghien, tout de rouges vêtus. Nous disions le sang des martyrs. Des témoins, si vous préférez..
Le sang - la vie - que l'Esprit pousse à donner "pour que tous aient la vie".
Qui sait si, dans ces jeunes confirmés, quelques-uns n'auront pas à donner en effet leur vie, leur sang, pour leur foi?
Je ne le leur souhaite pas. Mais qu'ils s'y tiennent prêts. Comme je m'y tiens prêt. Pas en conquérant, mais en martyr, en victime offerte, avec la conviction que c'est le plus beau témoignage, celui qui convainc le plus : Sanguis christianorum, semen christianorum, disait déjà Tertullien (au IIIème siècle, et il s'y connaissait...) :"Le sang des chrétiens est une semence de chrétiens." Plus on en tue, plus il en pousse, en quelque sorte!
Une question, naïve: les autorités politiques, nationales ou internationales, vont laisser faire cela longtemps? Naïve toujours, la question : c'est quand qu'on tape dessus, pour les empêcher de tout détruire? Les sites archéologiques et, surtout, les personnes qui vivent autour et en sont les gardiens attentifs?
Vous me direz : alors on en revient aux Croisades! Mais, ce n'est pas complètement faux. Disons qu'on comprend peut-être mieux ce qui, dans les Croisades médiévales, était pour une part légitime. Dans des périodes d'euphorie réconciliatrice, on a tout critiqué de ces temps dits "obscurs", une fois venu le XIXème siècle. Mais la récurrence des ères, après tout, nous apprend devant quels défis, eux aussi récurrents, nous sommes placés.
Michel Onfray, athée, iconoclaste, tout ce que vous voulez, rejoint Todd ces jours-ci dans des déclarations données aux médias : "Tout ce que vous voulez, je suis athée, je suis Onfray, mais notre civilisation est chrétienne et il est stupide de dire le contraire."
Cela me déchire les entrailles...
Combien de temps, pour que nous subissions le même sort?
Ce soir, nous avons célébré la confirmation à Enghien, tout de rouges vêtus. Nous disions le sang des martyrs. Des témoins, si vous préférez..
Le sang - la vie - que l'Esprit pousse à donner "pour que tous aient la vie".
Qui sait si, dans ces jeunes confirmés, quelques-uns n'auront pas à donner en effet leur vie, leur sang, pour leur foi?
Je ne le leur souhaite pas. Mais qu'ils s'y tiennent prêts. Comme je m'y tiens prêt. Pas en conquérant, mais en martyr, en victime offerte, avec la conviction que c'est le plus beau témoignage, celui qui convainc le plus : Sanguis christianorum, semen christianorum, disait déjà Tertullien (au IIIème siècle, et il s'y connaissait...) :"Le sang des chrétiens est une semence de chrétiens." Plus on en tue, plus il en pousse, en quelque sorte!
Une question, naïve: les autorités politiques, nationales ou internationales, vont laisser faire cela longtemps? Naïve toujours, la question : c'est quand qu'on tape dessus, pour les empêcher de tout détruire? Les sites archéologiques et, surtout, les personnes qui vivent autour et en sont les gardiens attentifs?
Vous me direz : alors on en revient aux Croisades! Mais, ce n'est pas complètement faux. Disons qu'on comprend peut-être mieux ce qui, dans les Croisades médiévales, était pour une part légitime. Dans des périodes d'euphorie réconciliatrice, on a tout critiqué de ces temps dits "obscurs", une fois venu le XIXème siècle. Mais la récurrence des ères, après tout, nous apprend devant quels défis, eux aussi récurrents, nous sommes placés.
Michel Onfray, athée, iconoclaste, tout ce que vous voulez, rejoint Todd ces jours-ci dans des déclarations données aux médias : "Tout ce que vous voulez, je suis athée, je suis Onfray, mais notre civilisation est chrétienne et il est stupide de dire le contraire."
Merci au CPAS d'Enghien...
Hier, un monsieur âgé est venu me voir. Il y a plusieurs mois, déjà, tout en l'aidant financièrement, je lui avais conseillé de s'adresser au CPAS d'Enghien. Il l'a fait.
Il est venu me dire merci.
C'est rare.
Il est venu aussi me dire merci pour le CPAS : des personnes gentilles, m'a-t-il dit, l'ont vraiment pris en charge. Ont "débrouillé" ses papiers administratifs. L'ont bien conseillé.
"Maintenant", dit-il, "je me sens vraiment mieux, vraiment à l'aise."
J'ai voulu rapporter ce propos, parce que je pense qu'on ne dit pas assez "merci" aux services publics. On pense qu'ils "sont là pour ça", ou alors on a honte de dire qu'on a recours à eux. Or ces services existent, et je constate qu'il sont composés de personnes dévouées au bien commun, et qui font réellement un travail magnifique et trop méconnu.
Alors, j'espère que, par l'intermédiaire de ce message, les remerciements de ce monsieur seront transmis au CPAS d'Enghien, avec les témoignages de mon estime!
Il est venu me dire merci.
C'est rare.
Il est venu aussi me dire merci pour le CPAS : des personnes gentilles, m'a-t-il dit, l'ont vraiment pris en charge. Ont "débrouillé" ses papiers administratifs. L'ont bien conseillé.
"Maintenant", dit-il, "je me sens vraiment mieux, vraiment à l'aise."
J'ai voulu rapporter ce propos, parce que je pense qu'on ne dit pas assez "merci" aux services publics. On pense qu'ils "sont là pour ça", ou alors on a honte de dire qu'on a recours à eux. Or ces services existent, et je constate qu'il sont composés de personnes dévouées au bien commun, et qui font réellement un travail magnifique et trop méconnu.
Alors, j'espère que, par l'intermédiaire de ce message, les remerciements de ce monsieur seront transmis au CPAS d'Enghien, avec les témoignages de mon estime!
mercredi 20 mai 2015
Entre livres et jardin...
Dans la paix du soir, je vis dans mon bureau entre deux mondes. A l'intérieur, la bibliothèque : des centaines de livres, si divers par leur taille, leur forme, leur genre, leur origine - des présocratiques aux romans contemporains, des tragiques grecs aux auteurs spirituels occidentaux, des philosophes athées du XIXème siècle aux théologiens catholiques du XXème... Quel bazar! Des livres donnés, dédicacés, certains qui ont grande valeur, affective ou marchande (un texte signé Yourcenar, non pas d'elle à vrai dire mais un recueil par elle composé de citations de toutes sortes avec des photos - collées une à une, non pas imprimées - de son compagnon Jerry Wilson, à la fin de sa vie, tout cela de grand prix, mais je suis bien tranquille : qui parmi les voleurs potentiels irait le repérer? Les textes dédicacés d'Hector Bianciotti, cet écrivain académicien aujourd'hui disparu dont j'irai jeudi prochain entendre l'éloge "sous la Coupole", lorsqu'on y intronisera son successeur - aucune valeur économique, là, sans doute, mais tout le prix de l'amitié si longtemps cultivée entre nous.)
Du beau monde...
Et, si je regarde par les fenêtres du bureau, ces grandes baies si lumineuses, je suis plongé dans le jardin, qui devient magnifique. Le jardinier, cet artiste, est venu aujourd'hui encore lui donner un coup de fraîcheur, et les nuances de vert où de plus en plus éclate la tache de couleur d'une rose naissante constituent un autre univers, juste séparé par les vitres.
Des deux côtés, de la rêverie.
Des deux côtés, du travail, de la domestication - de la pensée, de la nature, peu importe.
Des deux côtés, quelque chose qui fait songer à Dieu - tout est donné par lui, tout parle de lui, mais rien ne serait sans la réponse de l'homme, sans son effort, sans son ascèse - discipline de l'écriture, de la plantation, de la taille.
Les moines, je crois, avaient - ont - pareillement besoin de ces deux univers, celui des livres et celui du jardin clos (le cloître), parce que ce sont les lieux où le cœur peut s'ouvrir.
Peut-être en va-t-il de même dans ce bureau, modeste, aux pauvres meubles, aux fauteuils malcommodes, mais où je reçois les gens qui viennent me voir. Alors, dans nos conversations, j'espère que quelque chose suinte de ces deux atmosphères qui me dépassent, qui nous dépassent, et sont comme un appel à la contemplation, entre livres et jardin...
Du beau monde...
Et, si je regarde par les fenêtres du bureau, ces grandes baies si lumineuses, je suis plongé dans le jardin, qui devient magnifique. Le jardinier, cet artiste, est venu aujourd'hui encore lui donner un coup de fraîcheur, et les nuances de vert où de plus en plus éclate la tache de couleur d'une rose naissante constituent un autre univers, juste séparé par les vitres.
Des deux côtés, de la rêverie.
Des deux côtés, du travail, de la domestication - de la pensée, de la nature, peu importe.
Des deux côtés, quelque chose qui fait songer à Dieu - tout est donné par lui, tout parle de lui, mais rien ne serait sans la réponse de l'homme, sans son effort, sans son ascèse - discipline de l'écriture, de la plantation, de la taille.
Les moines, je crois, avaient - ont - pareillement besoin de ces deux univers, celui des livres et celui du jardin clos (le cloître), parce que ce sont les lieux où le cœur peut s'ouvrir.
Peut-être en va-t-il de même dans ce bureau, modeste, aux pauvres meubles, aux fauteuils malcommodes, mais où je reçois les gens qui viennent me voir. Alors, dans nos conversations, j'espère que quelque chose suinte de ces deux atmosphères qui me dépassent, qui nous dépassent, et sont comme un appel à la contemplation, entre livres et jardin...
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