dimanche 5 avril 2026

La joie de Matthias

 Il étaient vingt, dans la nuit de la Cathédrale, vingt jeunes qui attendaient que la lumière du Cierge Pascal peu à peu dissipe les ténèbres extérieures et le monceau d'ombre de leur coeur. Depuis deux ans, ils cheminaient vers cette nuit très sainte durant laquelle l'eau baptismale les engloutirait et tout ensemble ouvrirait en eux une Vie nouvelle, la Vie du Ressuscité.

Aux questions de l'évêque qui les invitait à renoncer au mal, au péché et au Diable, et à croire de tout leur coeur en Dieu Père, Fils et Esprit, ils ont répondu "oui" avec force et détermination. Et l'eau a ruisselé sur leur tête.

J'ai vu Matthias, un grand jeune de vingt ans, mêler ses pleurs de joie à cette eau baptismale, comme si une source en lui venait de se révéler.

Ah! La joie de Matthias, elle me sourira longtemps!

vendredi 3 avril 2026

Les Impropères du Grand Vendredi

 Grande assemblée, ce soir, à la Cathédrale, et grand recueillement, pour la vénération de la Croix, tandis que s'élève doucement le chant interprété par les "Voces Desuper" des Impropères : le reproche de Dieu. "Mon peuple, que t'ai-je fait? En quoi t'ai-je contristé?" Dieu y rappelle ses bienfaits, qui sont de libération et de salut, et les oppose à l'inique traitement du Christ vilipendé, bafoué, mis en croix, assassiné. Pendant la longue plainte, une litanie tout aussi longue de fidèles qui viennent embrasser la Croix - de quoi donc, ai-je alors pensé, sont-ils porteurs? Quelles croix personnelles viennent-ils ainsi unir à la Croix dressée sur le monde? Un bout de la misère universelle s'égrène là, dans le silence et bientôt la pénombre de la Cathédrale, quelque chose du mystère humain se déroule devant nos yeux : la souffrance de l'homme est embrassée par la souffrance de Dieu, car, lorsqu'ils embrassent la Croix,  c'est la Croix qui les embrasse.

Oh! Mystère de Pâques!

Mystère des Mystères!

Mystère de douleur et de joie!

jeudi 2 avril 2026

Deux logiques

 Les larmes me sont venues aux yeux ce soir au moment de l'adoration du Saint Sacrement qui suit la commémoration de la Cène du Seigneur, au Jeudi Saint. Toutes les lectures et toutes les invocations, le rite aussi du "lavement des pieds" - impressionnant de voir notre archevêque, qui est très grand, s'agenouiller pour laver les pieds de quelques paroissiens - et enfin toute la liturgie convergent vers une logique : celle de l'amour offert. Le corps et le sang - l'existence entière - sont donnés en nourriture : peut-on aller plus loin dans l'offrande de soi? Voici un Dieu agenouillé devant l'homme, abaissé, offert, ouvert, oui, voici la logique de l'amour, du plus grand amour.

Dans des jours où tout nous raconte la logique inverse : celle de l'affrontement, de la conquête, de l'affirmation péremptoire de soi, de ses droits et privilèges, de son territoire - au mépris de ceux d'autrui. Voici la guerre érigée en norme de la vie, en héroïsme, comme si elle était autre chose qu'une impitoyable destruction de tout, un épouvantable gâchis dont personne ne sort vainqueur.

Oui, deux logiques s'affrontent et il faut choisir. On nous dira bien sûr que la première logique, celle du Christ, est naïve. Je crois au contraire qu'il faut du courage pour se dépouiller, se mettre à nu, s'exposer - "Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats", prophétisait déjà le "Serviteur" mystérieux d'Isaïe en lequel les chrétiens ont vu une préfiguration du Christ. Oui, dans cette logique-là, celle de l'amour, on ne se protège pas, et on va jusqu'à se laisser manger par des bouches indignes. Mais il n'y a là-dedans, encore une fois, rien de naïf : au bout du compte, c'est l'amour, et lui seul, cet amour-là, qui est pur don, c'est lui qui triomphe de la bête, la sale bête pourrissant  l'humanité.

Voilà ce que ce soir, cette nuit, nous contemplons et adorons. C'est la "Voie" chrétienne qui exauce et exhausse l'humanité de l'homme : elle comble ses plus grandes aspirations, et elle l'élève.

dimanche 29 mars 2026

"Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue..."

 Ce matin, le Cardinal Patriarche de Jérusalem et le Custode de Terre Sainte ont été empêchés par les forces de police israëlienne de pénétrer dans la Basilique du Saint Sépulcre pour y célébrer la liturgie des Rameaux. C'est la première fois depuis des siècles qu'une pareille interdiction s'impose à des responsables religieux en ce lieu, sous le prétexte d'un "temps de guerre" qui change la donne et la liberté de culte.

Une honte, une de plus.

La violence de l'Etat s'oppose ainsi à  un discours de paix ou de pacification, comme si seule la guerre et sa logique devaient prévaloir sur les tentatives de réconciliation.

Mais... comme le chantait le poète Aragon, "contre les violents tourne la violence" et il ajoutait "Dieu! le fracas que fait un poète qu'on tue!"  La religion, celle du Christ, est du côté de la poésie, toujours, de la faiblesse assumée, des armes déposées, des mains tendues vers l'adversaire, de la négociation, de l'amour enfin espéré, recherché, voulu pour lui-même, pour les peuples, pour le monde, pour le bien de la terre. Les logiques guerrières ne l'emporteront jamais sur celles-là - ce qui subsistera, c'est la volonté de paix. Un poète qu'on tue fera toujours plus de fracas que mille bombardiers...

samedi 28 mars 2026

Jésus serait-il allé à Monaco?

 Les réseaux sociaux sont aujourd'hui la version informatique du Café du Commerce d'autrefois. Chacun y trouve la possibilité de dire son avis, même si cet avis est peu informé, peu pertinent ou même quelquefois injurieux, sur des thèmes non maîtrisés... Bon. Sujet d'aujourd'hui : la visite du pape Léon XIV à Monaco. Une visite qui surprend et qui irrite certains : que venait-il faire, ce pape prompt à exalter les pauvres, dans cette principauté d'hyper-riches? Et on lit même ceci : Jésus serait-il allé, lui, à Monaco?

Eh bien je réponds? Et je réponds "oui". Jésus n'est-il pas descendu loger chez Zachée, le publicain collecteur d'impôts, frauduleusement enrichi, et pour cela même détesté de ses concitoyens (Lc 19)? On nous dit bien : "Voyant cela, tous murmuraient et disaient : Il est allé loger chez un pécheur!" Mais nous savons que cette visite a converti Zachée et lui a inspiré une toute nouvelle générosité...

Outre le fait que la Principauté Souveraine de Monaco est, constitutionnellement, un Etat catholique, le fait que le pape s'y rende a l'allure d'une visite à l'une de ces "périphéries" que son prédécesseur François affectionnait. Car l'hyper-richesse peut vite devenir une forme de grande pauvreté spirituelle. Et elle doit être, elle aussi, évangélisée.

Ce que j'ai vu et entendu de cette visite du Saint Père, aujourd'hui, à Monaco, les discours en particulier du pape et du Prince, ne disaient pas le contraire. Bien sûr ce sont des discours, mais... qui sait ce qui a été semé là comme promesse?

samedi 21 mars 2026

Memento mori, la douce mémoire de la mort

 Les Anciens disaient : "Memento mori", "Souviens-toi que tu vas mourir". Dans les banquets luxueux de l'antiquité romaine, certains faisaient apporter un squelette pour l'exhiber devant les convives et ainsi leur rappeler le caractère éphémère de ce qu'ils pensaient être le bonheur.

Le christianisme va plus loin - nous en prenons conscience avec le long récit de la résurrection de Lazare en ce cinquième dimanche du Carême, tout le onzième chapitre de l'évangile de Jean. Jésus s'y montre plus fort que la mort corporelle, même quand elle a fait son oeuvre "depuis quatre jours déjà", au point que le cadavre...sent! La décomposition a beau être présente, la puissance de Vie qui est en Jésus est plus forte qu'elle! La mort inévitable n'est plus la fin de tout, mais un passage vers autre chose.

Frère Jean, dans un beau petit livre : "L'ascèse, la mémoire de la mort nous permettent de relativiser nos certitudes, de nous libérer des phénomènes, des causes, d'être orientés vers la Lumière incréée. Pour revenir à la mémoire de la mort : la mort à l'existence précède la naissance. La mort de l'ego permet à la vie de naître. Par la grotte de Bethléem le Rien se fait Tout. Par la grotte du Golgotha le Tout se fait Rien. La mort est un creuset, la mort est un passage obligé dans lequel l'homme est nu, seul, face à lui-même."

(Frère JEAN, La prière du coeur, Actes Sud, 2023, p. 94)

lundi 16 mars 2026

"Dieu ne se laisse pas enrôler par les ténèbres"

 Hier dimanche 15 mars, lors d'une homélie dans une paroisse romaine (Paroisse du Sacré-Coeur à Ponte Mammolo), le pape Léon XIV a une fois encore condamné ceux qui veulent justifier la guerre en recourant à... Dieu. Après avoir dénoncé "l'absurde prétention de résoudre les problèmes par la guerre", il ajoutait : "Certains tentent même d'impliquer Dieu dans ces décisions funestes, mais Dieu ne se laisse pas enrôler par les ténèbres."

Vendredi dernier 13 mars, à la Pénitencerie Apostolique, il avait dénoncé "les chrétiens qui portent de graves responsabilités dans les conflits armés" et souhaité "qu'ils aient l'humilité et le courage de faire un sérieux examen de conscience et de se confesser..."

On ne saurait être plus clair!

"Avant d'être croyants, nous sommes humains"

 Hier à 15h00 à la Cathédrale de Bruxelles, inspirante conférence du cher Michel Cool, sur l'exhortation apostolique du pape Léon XIV Dilexi te : en continuité avec François son prédécesseur, mais avec une rigueur qui lui est propre, le nouveau chef de l'Eglise catholique rappelle à tous que le souci de la pauvreté n'est pas un accessoire de la foi chrétienne, mais son coeur. En Jésus, Dieu lui-même se fait pauvre pour que tous les pauvres soient rejoints par lui. Les pauvres et le souci qu'on en a comme le soin qu'on en prend deviennent ainsi un locus theologicus, un lieu à partir duquel le Dieu chrétien se donne à connaître et raconte, en quelque sorte, son identité. Mais ils disent aussi l'identité véritable de l'être humain et on trouve là également un locus anthropologicus, un lieu où se dévoile l'humanité même de l'homme. C'est ainsi que ce qui appartient au coeur de la foi chrétienne est d'abord une caractéristique proprement humaine, et comme le dit le pape, "avant d'être croyants, nous sommes humains."

Redire, au coeur du Carême, cet enseignement de la foi chrétienne, c'est sans doute aujourd'hui comme hier s'exposer à l'incompréhension dans un monde où ne sont guère exaltées que les valeurs de l'enrichissement, du confort, voire du chacun pour soi, que ce soit au plan individuel ou géo-politique. Devant le cynisme de certains dirigeants du monde, la simplicité du message évangélique s'impose comme un sursaut de dignité humaine : "Heureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux!" Merci au pape Léon de l'avoir redit avec force au début de son pontificat et merci à Michel de l'avoir rappelé hier avec clarté pour soutenir la conversion à laquelle le Carême nous convie.

lundi 9 mars 2026

Hommage à José Van Dam

 La Cathédrale de Bruxelles était comble ce matin pour un remarquable hommage rendu à José Van Dam, disparu il y a quelques semaines. Beaucoup ont souligné, outre le grand art du chanteur, sa profonde humanité, sa disponibilité, sa foi humble et sincère. La musique était évidemment très présente : Bernard Foccroulle aux orgues, l'orchestre de la Monnaie, les artistes de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, etc., ont fait de cette célébration un grand moment, unique, de recueillement et de beauté, que la Princesse Claire de Belgique rehaussait par sa présence.

La Belgique est décidément une terre de talents, et je suis toujours épaté de voir comment un si petit pays produit de si nombreux artistes...

Un summum de perversion religieuse : la "prière pour la guerre" dans le bureau ovale...

 Le Président américain et quelques proches se sont retrouvés dans le bureau ovale de la Maison Blanche pour "prier pour la guerre", sous la direction de la pasteure Paul White Cain, qui prône comme foi chrétienne un "Evangile de la prospérité" - à ses élus, Dieu donne confort et richesse matérielle. Ce Dieu-là est donc invoqué pour faire triompher les efforts de guerre du Président. On nous permettra de penser qu'il s'agit là d'un summum de perversion religieuse, dans l'utilisation d'un pseudo-christianisme à des fins politiques, ce que ce blog ne cesse de dénoncer.

mercredi 4 mars 2026

"Plus jamais la guerre!"

"Plus jamais la guerre, plus jamais!" Le 4 octobre 1965, à la tribune de l'ONU, retentissait ce cri du Saint Pape Paul VI. Il y a plus de soixante ans, donc! Et c'est pourtant comme si les nations n'avaient rien entendu, comme si la guerre entre les êtres humains sur notre petite planète était une situation inévitable, inextricablement liée à l'humanité même de l'homme, à ses récits fondateurs comme à des nécessités de notre civilisation : l'Iliade en est remplie, comme une évidence, et la Guerre des Gaules aussi, autant de littérature proprement guerrière qui donne l'impression que la guerre est la situation normale et la paix,  une exception.

Le christianisme n'acceptera jamais ce point de vue. Le Christ est "le Prince de la Paix" et, au XXème siècle, il a été dit par plusieurs Papes successifs (Paul VI déjà cité, mais avant lui Jean XXIII et après lui Jean-Paul II) qu'aucune guerre, aucune, ne peut être appelée "sainte" ni conduite au nom de Dieu.

L'humanité est une nouvelle fois submergée par les conflits et la responsabilité morale de ceux qui les provoquent et les conduisent est, faut-il le rappeler, immense. Ils auront à en répondre au Tribunal de Dieu, même et surtout si c'est en Son Nom très saint qu'ils ont déclenché ou poursuivi leurs oeuvres de mort. Les chrétiens seront toujours du côté de la paix - l'actuel pape Léon le rappelle assez, et en témoignent les innombrables efforts diplomatiques du Saint-Siège, conduits par le Cardinal Parolin, pour rétablir la concorde là où la haine veut s'installer entre les Etats.

Le Carême nous invite à nous désarmer - alors que nos pays veulent se réarmer, allouant au commerce honteux des armes, voire à leur trafic, des sommes colossales qui seraient bien mieux employées ailleurs et autrement. Mais nous pouvons au moins désarmer nos coeurs, et, tandis que nous prions pour la paix mondiale dans nos églises, travailler à déraciner en nous les plantes vénéneuses de la haine, de l'envie, de la discorde quotidienne, de la jalousie, de la rivalité - toutes semences de guerre sans lesquelles les conflits mondiaux n'existeraient pas.

Ré-entendons le cri de saint Paul VI : "Plus jamais la guerre, plus jamais!"

dimanche 1 mars 2026

Défigurés, transfigurés

 Le monde va mal. Partout, le cri des guerres, partout on massacre et on tue, au nom de la liberté ou de l'émancipation des peuples. Certes, ces violences ne sont pas toujours sans raison, mais elles sont aussi souvent dictées par des motivations souterraines et inavouables de profit, de mainmise sur des richesses, d'établissement d'un ordre profitable. 

Dieu! Que la douloureuse espèce (l'expression est de Bernanos pour désigner l'humanité) peine à garder un visage de paix! Dieu! Comme elle est souvent dé-figurée! Et il ne faut pas chercher loin en soi pour que chacune et chacun de nous trouve au plus profond les racines de cette défiguration : haine et jalousie, envie de revanche et d'écrasement de l'autre, obsession du profit personnel et j'en passe! Oui, la défiguration est là, tapie au fond de nous.

Aujourd'hui, dans leur itinéraire de Carême, les chrétiens furent conviés à rejoindre les trois apôtres choisis par Jésus, Pierre, Jacques et Jean, sur "la montagne", pour qu'il leur fasse apercevoir sa gloire. On ne dit pas le nom de cette montagne : mais, dans toute la littérature de la Bible juive, elle évoque le lieu sans lieu de la fin du temps, lorsque Dieu y rassemblera pour un fabuleux festin tous les peuples du monde enfin réconciliés dans l'amour et dans la paix. Jésus devant ces trois privilégiés anticipe donc cette fin du temps, et leur dévoile dans son visage transfiguré le dessein de Dieu enfin réalisé, en lui et par lui : en atteste la présence des grands témoins de l'Alliance, Moïse le législateur et Elie le Prophète. Oui, cette humanité salie et défigurée par ses incessantes violences, Dieu lui promet une transfiguration glorieuse, celle que son Fils déjà anticipe pour les trois apôtres brièvement associés à cette vision.

Les trois apôtres : ceux qui seront aussi témoins de l'agonie de ce Jésus glorieux. La transfiguration n'a en effet rien de magique, elle n'est pas un coup de prestidigitateur. Elle passe par la Croix assumée que devront accepter et accompagner Pierre, Jacques et Jean, dès le jardin d'agonie. Et avant, qu'ils se taisent, enjoint Jésus : qu'ils ne disent rien de ce qu'ils ont entrevu, pour qu'on ne confonde jamais la gloire de Dieu - celle dont il veut revêtir l'humanité - et la gloriole humaine, éphémère, passagère et trompeuse, celle qui crie victoire au sein des guerres assassines par exemple.

Chemin du Carême, chemin de conversion de nos visages défigurés, visages de tant d'hommes, de femmes et d'enfants épouvantés face à la barbarie humaine, vers une transfiguration, la seule vraie, la seule possible : celle de l'amour accueilli, offert, mis en oeuvre dans la longue patience de Dieu.

mardi 24 février 2026

Hector

 Hector Bianciotti (1930-2012) a été un remarquable écrivain, critique et éditeur. Né en Argentine d'une famille d'origine italienne (piémontaise) il maîtrisait parfaitement l'espagnol, l'italien et aussi le français, dont il fit la langue magnifique de ses derniers livres dans un style tellement remarqué qu'il fut élu à l'Académie française. J'ai eu la chance de partager une grande amitié avec cet homme que j'admirais et qui voulut faire de moi, et jusqu'à sa mort, son "accompagnateur spirituel". Aujourd'hui, et trop vite, son Oeuvre est, comme on dit, "au purgatoire". Or voici qu'un ami commun, René de Ceccatty, publie chez Séguier une formidable biographie d'Hector, sous le titre "Les trois vies d'Hector Bianciotti". Formidable, oui, par la quantité des documents consultés, des auteurs cités, des index, et surtout parce qu'à travers l'évocation d'une vie, René propose au fond une méditation sur ce qu'est - ou ce que devrait être et rester - la littérature. Un art, un des "beaux-arts" indispensable à l'humanité pour qu'elle se grandisse et échappe, encore et encore, à la barbarie.

. René de CECCATTY, Les trois vies d'Hector Bianciotti, Paris, Séguier, 582pp., 25,90 euros.

dimanche 22 février 2026

Nos catéchumènes

 Ils étaient près de deux cents, les catéchumènes qui affluaient cet après-midi à la Cathédrale de Bruxelles depuis la Ville ou le Brabant Wallon. Des jeunes - entre quinze ou seize et trente ans en moyenne. Des garçons et des filles de toutes origines sociales, seulement désireux de devenir chrétiens aux prochaines fêtes de Pâques, et que l'évêque a solennellement appelés pour inscrire leur nom au Livre des Baptêmes. Leur nom! Quelle beauté d'entendre s'égrener ces prénoms et, à leur énoncé, des voix qui se levaient dans l'assemblée pour répondre "Me Voici"! Quelle fraîcheur, qui nous livre du reste le sens véritable et premier du Carême - non pas un concours d'ascèse, mais une préparation ultime à ces sacrements souhaités par ces jeunes adultes depuis si longtemps.

Notre Eglise en est comme ragaillardie, rajeunie - la Cathédrale cet après-midi était une nouvelle fois un lieu de grande joie dans la Ville!

Parmi tous ces candidats, j'aime beaucoup M. (restons discret) que j'accompagne depuis ses premières rencontres avec la foi chrétienne. M. a grandi dans un milieu non pas athée, mais indifférent à la foi. Dans son enfance et sa jeunesse, il n'a guère été question de Dieu - son papa, un intellectuel, n'a pas de mépris pour la religion, mais la considère en sociologue, comme un objet d'étude, "de façon horizontale", dit M. Et notre ami d'ajouter : "Moi, j'ai besoin de quelque chose de vertical, qui m'engage et où je m'engage..."

Quelque chose se passe. Laissons aux spécialistes le soin de scruter et d'analyser ce "quelque chose". Et, pour notre part, accueillons ces nouveaux venus à bras ouverts, et surtout, laissons-les libres de choisir à chaque pas le compagnonnage qu'ils souhaitent désormais vivre avec le Christ.

Mais Dieu! Que leur présence nous fait du bien!

mercredi 18 février 2026

Mercredi des Cendres

 La Cathédrale était comble ce midi, à Bruxelles. Plusieurs centaines de personnes s'y pressaient pour recevoir les cendres et ainsi commencer à vivre le temps béni du Carême. Temps de conversion, de retour au coeur, au secret du coeur, là où "Dieu nous voit" pour reprendre une expression de l'Evangile proclamé. Oui, retour à l'intériorité pour y trouver la source de ces attitudes qui humanisent et libèrent : le jeûne, la prière, le partage. S'abstenir de combler toujours et tout de suite tous nos désirs, mais au contraire laisser une place au manque, au vide - n'est-ce pas par ce creux que Dieu peut être accueilli en nous? Prier dans le silence de l'oraison, là où se rencontrent les deux grands abîmes d'inconnaissance qui tissent le mystère de nos existences humaines : qui sommes-nous? Qui est Dieu? Et ainsi s'ouvrir à l'autre, pour partager avec lui le peu que nous avons, persuadés que nous sommes faits pour cela!

"Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière" : c'est l'une des deux monitions qui accompagnent l'imposition des cendres. Oui, dans l'infini des galaxies, qu'es-tu d'autre, petit homme, qu'un grain de poussière? Mais plus tu te sais peu de chose, plus t'est révélé le dessein d'amour de celui qui te crée et te veut et aux yeux duquel tu as plus de valeur que tous les univers rassemblés! "Convertis-toi et crois à l'Evangile" : c'est l'autre monition, qui nous invitait aussi, ce midi, à nous retourner vers notre coeur et à y discerner cette Bonne Nouvelle, cet Evangile, comme ce que nous désirons de plus grand.

La très grande foule présente aujourd'hui nous relance dans l'espérance. Bon Carême!

dimanche 15 février 2026

Merci, Martin

 Grande joie, hier soir, d'entourer notre ami Martin qui, en l'église du Sablon, était ordonné diacre en vue du ministère presbytéral, par notre archevêque Mgr Terlinden. Une assemblée nombreuse, fervente, issue de toutes les communautés de notre Unité Pastorale du Centre-Ville, une liturgie impeccable grâce au dévouement de Nicolas, notre cérémoniaire et des nombreux servants de messe; beaucoup de prêtres et de diacres pour concélébrer l'office, mais surtout, à travers tout cela, une grande atmosphère de joie.

D'où vient-elle, cette joie? Du don que Martin accepte de faire de sa vie, au service du Christ par lequel il se sent appelé, et auquel il répond par un "Me voici" qui n'a  rien de contraint - juste une visible offrande de tout lui-même. Oui, une pareille offrande de soi suscite la joie spirituelle chez celui qui y consent, mais aussi chez celles et ceux qui l'entourent. Et qui se sentent comme ravivés dans leurs engagements sociaux ou ecclésiaux.

Visiblement, nous sommes faits pour pareille joie. Pour nous retourner vers pareille joie. Hier, à travers les rites toujours anciens et toujours nouveaux de l'ordination, ce miracle de la joie spirituelle fut comme tangible, oui, on aurait pu le toucher et en tout cas, on était touché par lui.

Merci Martin, pour le don de l'amour qui illumine ta vie et la nôtre, qui éclaire l'Eglise.

dimanche 25 janvier 2026

Capharnaüm

 Le passage de l'évangile de Matthieu proclamé aujourd'hui nous montre Jésus en train de... déménager, pour inaugurer son ministère public, qui sera fait de l'appel des premiers apôtres (des pêcheurs tout simples), de guérisons et d'exorcismes. Il vient habiter en Galilée, "carrefour des nations païennes,  dont la capitale est... Capharnaüm! Le nom de cette ville est passé dans notre vocabulaire, pour dire une situation chaotique, faite de mélanges de toutes sortes, en bruxellois on dirait un "bazar". Notons d'emblée que, dans le même évangile de Matthieu, à la fin, au moment de la découverte du tombeau vide, c'est aussi en Galilée que Jésus dira donner rendez-vous aux apôtres pour qu'ils proclament, eux aussi à partir de là, la Bonne Nouvelle.

La foi chrétienne commence donc en Galilée, région méprisée par les Juifs pieux de Jérusalem car évidemment trop mêlée de toutes sortes de convictions, pays que l'on dirait aujourd'hui "multiculturel", "multiconvictionnel", teinté de paganisme ou de pratiques religieuses déviantes par rapport à la prétendue pureté du judaïsme de Jérusalem,  du Temple et des Prêtres légitimes.

Jésus commence là sa prédication, là et pas ailleurs. Certes il est lui-même un Juif pieux, excellent connaisseur de la Torah, un rabbi sans faute! Mais ce qu'il proclame, c'est une Bonne Nouvelle, celle du Royaume qu'il incarne en sa personne et à laquelle il demande de se convertir : le salut est pour tout le monde, le salut n'attend pas la constitution d'une religion parfaite ou d'une société simplement vertueuse, le salut c'est autre chose. C'est le bonheur, le bonheur pour tous, à condition que tous veuillent simplement se tourner vers la pauvreté du coeur, la paix, la pureté,  la justice - nous l'entendrons dimanche prochain, lorsque nous rencontrerons ce même Jésus, cette fois gravissant la montagne pour , nouveau Moïse, y reprendre la Torah en sa racine et dire à quelles conditions elle conduit à ce bonheur qu'il annonce.

Je vieillis oh combien! Mais quand il m'arrive de jeter un regard en arrière, par-dessus mon épaule en quelque sorte, je me rends compte que ma vie de prêtre catholique, de théologien, de curé, de pasteur, tout ce qu'on veut, aura sans cesse été marquée par cette obsession : dégager le salut d'une simple morale. Le christianisme n'est pas une morale ou une perfection de vertu. Le christianisme est un salut, une guérison, la promesse d'un bonheur adressé à tous - ainsi allait le répétant notre cher pape François, dans sa langue espagnole : "Todos, totos, todos!"

Les chrétiens ne se sentiront jamais mieux qu'à Capharnaüm!

mercredi 21 janvier 2026

La petite Agnès et le "grand méchant loup"...

 Aujourd'hui, dans l'Eglise Catholique, nous faisions mémoire de Sainte Agnès, victime de la persécution impériale au début du IVème siècle. La Tradition lui prête une petite douzaine d'années - mais nous rapporte que, même à ce jeune âge, elle était convoitée par le fils d'un dignitaire romain auquel elle préféra la virginité pour le nom de Jésus. Livrée au bourreau, torturée et finalement égorgée, elle est restée dans le Peuple chrétien de Rome une image de la pureté et du don de soi pour le Christ - au point que le Canon Romain de la Messe, aujourd'hui notre première Prière Eucharistique, la cite et la place aux côtés d'autres prestigieux martyrs de la foi.

Une petite fille... face à la machine guerrière et répressive d'un grand Empire!

Aujourd'hui aussi, par le hasard des lectures et de leur répartition dans la liturgie, nous entendions le récit du Premier Livre de Samuel qui rapporte l'incroyable combat entre le jeune David et le redoutable Goliath. Ce dernier, armé jusqu'aux dents, incarne à souhait la force brutale, la force d'une brute, qui veut et  peut et entend tout détruire et soumettre sur son passage. Face à lui, le petit gamin roux, futur grand Roi d'Israël, n'est armé que de quelques pierres dérisoires pêchées dans la rivière - mais qui vont au géant porter un coup fatal. Victoire, ici déjà, ici aussi, de la faiblesse sur la force brutale.

Un jeune garçon... face aux rodomontades de la force armée!

Aujourd'hui, à Rome, comme le veut la Tradition, le pape a béni des agneaux - de leur laine, on fera des palliums qui orneront le cou des prochains archevêques résidentiels. Manière de dire qu'ils porteront sur eux la laine de ces doux petits - agnelli, comme Agnès - et ainsi, rien que par ce signe, rappelleront la douceur qui doit sans cesse guider leur ministère de pasteurs. Pasteurs oui, bergers sans doute, mais d'abord eux-mêmes faibles brebis!

Point n'est besoin, je suppose, de dire la pertinence de ces occurrences liturgiques dans la situation contemporaine, géopolitique évidemment, de notre pauvre monde. Mais, s'il vous plaît, que cette pertinence relance notre foi, notre espérance, notre charité - et notre vigilance!

mardi 13 janvier 2026

Le Jubilé de la Cathédrale de Bruxelles

Dimanche dernier, nous avons donné le coup d'envoi du Jubilé de la co-cathédrale de Bruxelles (800 ans de l'église gothique!) lors d'une messe présidée par le Cardinal Parolin, légat du pape, entouré des évêques de Belgique, en présence du Roi et de la Reine, de quelques ministres, du Bourgmestre de Bruxelles et de la Gouverneure du Brabant, et surtout d'une belle et nombreuse assemblée de fidèles. Une fête de famille, malgré la solennité de l'instant, qui relance en quelque sorte la pastorale du lieu et rappelle le rôle d'une église cathédrale dans une ville comme Bruxelles.
L'homélie du Cardinal Parolin a été remarquable : enracinée dans le rôle passé et présent de Bruxelles et de son Eglise comme carrefour, lieu de rencontres et de dialogue, de proposition de la foi et de la paix dans un monde toujours plus avide de guerre et de violence, d'unification de l'Europe, aussi, pour garantir au mieux cette paix durement acquise depuis quatre-vingts ans.
Ne nous focalisons pas sur le nombre, disait-il encore, en citant saint Jean-Paul II, mais sur la signifiance de ce que nous sommes, sur le signal que des chrétiens peuvent donner, portés par un lieu comme celui-là et par son histoire, dans une cité multiculturelle. Parlons de respect mutuel et de promotion de la dignité humaine et que ce lieu les fasse vivre et résonner!
Nous allons, dans tous les conseils pastoraux du Doyenné de Bruxelles, reprendre et méditer ces paroles du Cardinal Parolin, pour relancer notre enthousiasme et la pertinence de notre vie chrétienne au coeur de la cité.

lundi 5 janvier 2026

"Le monde saigne devant toi - Tu marches dans un jour barbare"

 Ils me reviennent à la mémoire, ces vers d'Aragon qui déplorait la mise à feu de Paris à cause de l'électricité... Les motifs aujourd'hui de voir saigner le monde et d'en déplorer la barbarie sont hélas bien plus graves! De grand empires se constituent et étendent leurs territoires sans un regard aucun pour les règles du Droit International. A toutes les époques, bien sûr, la force brutale a voulu triompher et souvent a triomphé au moins pour un peu de temps : l'Empire Romain s'est constitué par la conquête brutale de territoires qui n'appartenaient pas à l'Urbs, par exemple! 

Mais à toutes les époques aussi on a voulu limiter cette brutalité par des traités censés imposer à tous des règles de vie commune sur la terre. Ainsi, jusqu'à il y a peu l'ONU constituait-elle une sorte de rempart devant les ambitions des super-puissances. Aujourd'hui, nous voilà bien obligés de constater que son autorité est bafouée.

Oui, "le monde saigne devant nous" et "nous marchons dans un jour barbare". Lorsque les règles du Droit ne sont plus respectées, les prédateurs triomphent. Ils avancent toutes sortes de prétextes : la nécessité de se protéger, la lutte contre le trafic de drogue, la restauration d'une civilisation perdue - tout cela masque mal une simple et odieuse volonté de puissance. Le pire, c'est quand la religion est invoquée comme justification - faut-il rappeler que tous les papes, depuis au moins un siècle, ont toujours condamné les guerres et le recours à la foi chrétienne pour les justifier? Benoît XV déjà avait multiplié les efforts de toutes sortes pour mettre fin au premier conflit mondial, on se souvient du cri de Paul VI à la tribune, précisément, des Nations Unies ("Plus jamais la guerre, plus jamais!"), saint Jean-Paul II affirmait qu'aucune guerre, jamais, ne pouvait être qualifiée de "sainte", propos évidemment repris et amplifiés par ses successeurs! Les chrétiens seront toujours du côté de la paix, de la justice et du respect du Droit. Toujours... Voilà leur vrai combat, en ce début d'année plus que jamais.

vendredi 2 janvier 2026

2026, entre effroi et espérance

 Nous avons donc ouvert la porte de 2026.

Non sans crainte. Je ne suis guère "géopoliticien", mais j'ai comme beaucoup de citoyens européens des raisons de m'inquiéter. L'impérialisme de certaines grandes nations, leur expansionnisme, leur mépris des libertés individuelles, m'angoissent. Comment une grande démocratie comme les USA peut-elle donner les signes alarmants d'un virage vers la dictature? Comment la Russie continue-t-elle, sans être autrement sanctionnée ou sans que les sanctions déjà prises à son encontre soient suivies d'effet, à promouvoir un déni du droit international? Comment la Chine se moque-t-elle des deux autres superpuissances pré-citées pour asseoir sa propre expansion?

Les impérialismes ont toujours existé. Et toujours ils se sont nourris des religions qui les entouraient, en en faussant souvent la portée, en en tordant le sens pour les mettre à leur service. Oh, que je suis partisan d'une distinction nette entre le religieux et le politique, mais comme je souhaite que cette distinction soit respectée dans les deux sens! Aujourd'hui, on se sert du christianisme pour asseoir, aux USA, une vision de soi-disant "chrétienté" à restaurer - et, je l'ai déjà signalé ici, une vision fausse et perverse, d'où le Christ est pratiquement exclu,  lui qui prêche l'avancée d'un Royaume - de Dieu - où les pauvres sont premiers, quelle que soit la cause de leur pauvreté. On veut une chrétienté dite "de tradition", qui relève plus d'un ordre social que d'autre chose. Mais il faut le rappeler avec vigueur : le christianisme,  c'est le Christ, la Révélation qu'il porte en lui, dans ses paroles et ses actes, d'un Dieu faible et pauvre, non pas du côté des puissants ou des nantis, mais du côté, toujours,  des exclus. Cela doit être aussi redit à une Russie conquérante et soi-disant "gardienne des valeurs chrétiennes" - les valeurs chrétiennes excluent la guerre, la violence et, précisément, la volonté de conquête ou de reconquête.

Des voeux pour 2026? Que l'Europe ne se laisse ni gagner ni impressionner par ces rodomontades de chrétienté. Qu'elle continue à faire vivre ensemble des démocraties ouvertes, généreuses, accueillantes et...laïques, car la laïcité est le seul rempart contre le détournement pervers de la religion à des fins politiques. Que la foi chrétienne, parmi d'autres, y demeure une source toujours vive d'épanouissement et de bonheur, d'engagement social fort en faveurs de ceux et celles qui, hélas de plus en plus nombreux, vivent aux marges morales ou économiques. 

Voilà mes voeux. Ils conjuguent en effet l'effroi face à de nouveaux fascismes qui, partout dans le monde, menacent nos libertés démocratiques, et l'espérance de voir une foi chrétienne sans cesse rajeunie, débarrassée de volontés expansionnistes, et soucieuse seulement d'une annonce authentique de l'Evangile.